{"id":12959,"date":"2025-09-19T17:50:01","date_gmt":"2025-09-19T15:50:01","guid":{"rendered":"http:\/\/alexisguenault.com\/?page_id=12959"},"modified":"2025-10-07T15:16:57","modified_gmt":"2025-10-07T13:16:57","slug":"du-travail-concret-atistique","status":"publish","type":"page","link":"http:\/\/alexisguenault.com\/?page_id=12959","title":{"rendered":"DU TRAVAIL CONCRET ATISTIQUE"},"content":{"rendered":"\n<h2 class=\"wp-block-heading\">DU TRAVAIL CONCRET ARTISTIQUE : DE QUELQUES ELEMENTS SOCIO-CULTURELS<\/h2>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-AaZGa1\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Du cr\u00e9ateur<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on peut constater socialement que les conditions actuelles ne conviennent pas \u2013 ou plus \u2013 aux principaux acteurs du syst\u00e8me de production artistique, on constate \u00e9galement que les revendications avanc\u00e9es tentent de trouver \u2013 ceci apr\u00e8s avoir \u00e9tabli un \u00e9tat des lieux \u2013 des solutions pour am\u00e9liorer une situation pour le moins retors sur le plan de la valorisation \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;hypoth\u00e8se de d\u00e9part est que tout pratiquant d\u2019une quelconque activit\u00e9 de ce r\u00e9gime de production est un artiste exer\u00e7ant un art. Jusque-l\u00e0, tout semble aller de soi ! Pourtant, cette simple hypoth\u00e8se peut, par l\u2019immensit\u00e9 des cons\u00e9quences qu\u2019elle implique, produire une sorte de vertige, ce qu&rsquo;on appelle le ph\u00e9nom\u00e8ne de d\u00e9mocratisation venant appuyer les possibilit\u00e9s de sa v\u00e9rification.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;La loi des nombres \u00e9tant ce qu\u2019elle est, cela [le fait que de plus en plus de pratiques et de produits se r\u00e9clament de l\u2019art] a certes des effets d\u00e9stabilisateurs et aboutit \u00e0 des brouillages. Mais de m\u00eame qu\u2019on ne peut pas \u00eatre pour des \u00e9lections d\u00e9mocratiques et en m\u00eame temps se plaindre que les citoyens ne votent pas comme (pense-t-on) ils devraient le faire, on peut difficilement d\u00e9fendre l\u2019acc\u00e8s \u00e0 la culture pour tous et en m\u00eame temps regretter un d\u00e9cloisonnement des arts, leur d\u00e9hi\u00e9rarchisation partielle et un certain brouillage des valeurs et des crit\u00e8res d\u2019appr\u00e9ciation&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Jean-Marie Schaeffer, in artpress<\/p>\n\n\n\n<p>Ce principe de d\u00e9mocratisation instaure \u00e9galement \u2013 ou plut\u00f4t confirme et \u00e9largit \u2013 l\u2019un des principes fondateurs des pratiques artistiques, \u00e0 savoir que ces derni\u00e8res sont toutes r\u00e9gies par un \u00ab&nbsp;acte de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019art est donc cr\u00e9ation.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est bien cet \u00ab&nbsp;acte de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb qui semble \u00eatre au centre des d\u00e9bats concernant la reconnaissance du principe actif de l\u2019activit\u00e9 artistique (du travail concret) au sein du processus de valorisation \u00e9conomique. Tout acte artistique est, implicitement et parfois tr\u00e8s explicitement, un acte de cr\u00e9ation. Et puisque tout producteur d\u2019objets artistiques est un cr\u00e9ateur, et que les revendications qui portent sur l\u2019am\u00e9lioration des conditions \u00e9conomiques des artistes partent du principe que c\u2019est l\u2019acte de cr\u00e9ation dans son ensemble qui doit \u00eatre mis en valeur, nous pouvons donc admettre que tout artiste d\u00e9clar\u00e9 comme tel &#8211; et donc pratiquant une activit\u00e9 concr\u00e8te du r\u00e9gime des arts &#8211; peut pr\u00e9tendre \u00e0 \u00eatre inclus dans ces revendications.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si le \u00ab&nbsp;NOUS, ARTISTES-CR\u00c9ATEURS&nbsp;\u00bb est l\u2019injonction de d\u00e9part \u00e0 toutes les revendications d\u2019am\u00e9lioration de la situation \u00e9conomique artistique actuelle, on peut constater qu\u2019\u00e0 aucun moment ce NOUS n\u2019est questionn\u00e9. Dans le probl\u00e8me de la valorisation \u00e9conomique du travail des producteurs que sont les artistes-plasticiens , personne ne semble poser ouvertement la question de savoir qui est ce NOUS et ce que recouvre effectivement la \u00ab qualit\u00e9 artistique&nbsp;\u00bb dans les revendications socio-\u00e9conomiques concernant les int\u00e9ress\u00e9s. Ces propositions ou dol\u00e9ances qui ont \u00e9t\u00e9 formul\u00e9es jusqu\u2019ici concernent bien \u00ab&nbsp;LES artistes-plasticiens&nbsp;\u00bb. Nul besoin donc ici de consid\u00e9rer la qualit\u00e9 artistique comme un possible crit\u00e8re de s\u00e9lection au sein des revendications pour une am\u00e9lioration du statut socio-\u00e9conomique des dits artistes. C\u2019est donc bien ici l\u2019absence de jugement analytique apparent qui semble caract\u00e9riser la voix actuelle des mouvements sociaux mettant en avant la pr\u00e9carit\u00e9 \u00e9conomique d\u2019une cat\u00e9gorie socio-productive \u00ab&nbsp;ind\u00e9termin\u00e9e&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;g\u00e9n\u00e9rique&nbsp;\u00bb : LES ARTISTES-PLASTICIENS SONT PR\u00c9CAIRES\u2026&nbsp;\u00bb Cette g\u00e9n\u00e9ricit\u00e9 suppose donc que quiconque se d\u00e9clare \u00ab&nbsp;artiste-plasticien&nbsp;\u00bb \u2013 selon la d\u00e9monstration ci-dessus \u2013 est effectivement et imm\u00e9diatement inclus dans l\u2019ensemble de ces nombreuses revendications, quelles que soient les projections qualitatives \u00e9mises sur la nature de l\u2019activit\u00e9 concern\u00e9e ou sur les objets qu\u2019elle produit.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acte de cr\u00e9ation est donc, dans cette g\u00e9n\u00e9ricit\u00e9 artistique partag\u00e9e, ce que la science appellerait peut-\u00eatre une \u00ab&nbsp;constante&nbsp;\u00bb, un \u00e9l\u00e9ment fondateur \u2013 voire l\u2019unique \u00e9l\u00e9ment fondateur \u2013 pourtant ins\u00e9parable de toutes les projections multiples \u00e0 l\u2019\u00e9gard de l\u2019artiste et de sa pratique. C\u2019est l\u2019expression consacr\u00e9e \u2013 terminologie religieuse de rigueur \u2013 que l\u2019on utilise pour qualifier l\u2019actif des pratiques artistiques. Cette \u00ab&nbsp;d\u00e9termination a priori de qualit\u00e9 sup\u00e9rieure&nbsp;\u00bb s\u2019impose de fa\u00e7on quasi naturelle comme singularit\u00e9 productive, non discut\u00e9e, et semble correspondre en tous points aux projections sociales int\u00e9rieures et ext\u00e9rieures au domaine la concernant, confirmant l\u2019actif artistique comme exception au sein d\u2019une r\u00e8gle g\u00e9n\u00e9rale de production de valeur orient\u00e9e exclusivement par l\u2019utilitarisme et le fonctionnalisme : l\u2019artiste-plasticien&nbsp;comme \u00ab&nbsp;cr\u00e9ateur&nbsp;\u00bb au milieu \u2013 ou plut\u00f4t en marge \u2013 des autres agents de l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale de la production. Ceci semble \u00eatre une \u00e9vidence.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si cet a priori social de \u00ab&nbsp;l\u2019acte de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb est un des a priori les plus commun\u00e9ment partag\u00e9s &#8211; comme inscrit dans le marbre &#8211; c\u2019est qu\u2019il permet de maintenir les pratiques et l\u2019ensemble du secteur des arts visuels dans un registre d\u2019exception, domaine sacr\u00e9 dont l\u2019ensemble des acteurs et des agents semble \u00eatre en accord avec l&rsquo;id\u00e9e d&rsquo;un soutien universel \u00ab&nbsp;\u00e0 la cr\u00e9ation et aux artistes&nbsp;\u00bb. Alors on soutient, \u00ab&nbsp;un peu, beaucoup, passionn\u00e9ment, \u00e0 la folie, voire pas du tout&nbsp;\u00bb !<\/p>\n\n\n\n<p>Nous voici donc aujourd&rsquo;hui en pr\u00e9sence d&rsquo;une volont\u00e9 &#8211; plus ou moins partag\u00e9e &#8211; de relancer &#8211; car le ph\u00e9nom\u00e8ne n&rsquo;est pas nouveau &#8211; un projet de soutien g\u00e9n\u00e9ralis\u00e9 envers toute une cat\u00e9gorie qualitativement \u00ab&nbsp;ind\u00e9termin\u00e9e&nbsp;\u00bb \u2013 LES artistes-plasticiens \u2013 et soutenue par un principe qualitatif <em>a priori<\/em> compris comme \u00e9l\u00e9ment d&rsquo;un cadre constitutif semble-t-il inali\u00e9nable : le producteur \u00e0 l\u2019origine de l\u2019\u00e9cosyst\u00e8me socio-\u00e9conomique artistique est un cr\u00e9ateur, dont \u00ab&nbsp;l\u2019acte de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb \u2013 dont il est le chantre \u2013 semble \u00eatre la distinction qualitative supr\u00eame et par l\u00e0 m\u00eame, exceptionnelle. Par l\u2019interm\u00e9diaire de cette \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb, l\u2019artiste devient ce super-producteur de valeur parmi les millions d&rsquo;autres producteurs, protagoniste d\u2019une id\u00e9ologie non s\u00e9parable d\u2019un lexique d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9m\u00e2ch\u00e9 et dig\u00e9r\u00e9 pour nous dont les fameux \u00ab&nbsp;cr\u00e9atif&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;talent&nbsp;\u00bb ou encore \u00ab inspiration&nbsp;\u00bb ne sont que les trois premiers d\u2019une liste interminable. Tout ceci renvoie donc la pratique artistique vers une posture apparemment bien ancr\u00e9e dans les esprits et \u00e0 partir de laquelle le tout un chacun est renvoy\u00e9 vers l\u2019id\u00e9e que le \u00ab&nbsp;NOUS, ARTISTES&nbsp;\u00bb renverrait \u00e0 la toute puissance d\u00e9miurgique, celui-ci \u00e9tant le porteur exclusif du principe de \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb, principe entour\u00e9 bien entendu d\u2019une n\u00e9buleuse mystique imp\u00e9n\u00e9trable.<\/p>\n\n\n\n<p>Les revendications socio-artistiques, par l\u2019usage d\u2019un vocabulaire appropri\u00e9, laissent supposer que cette \u00ab sup\u00e9riorit\u00e9 \u00bb est d\u00e9j\u00e0 \u00e9tablie et pr\u00e9alable \u00e0 toute socialisation, tant id\u00e9ologique qu\u2019\u00e9conomique : l\u2019artiste n\u2019est pas un travailleur et producteur \u00ab&nbsp;d\u2019on ne sait quel objet \u00e0 d\u00e9finir et en constante re-d\u00e9finition&nbsp;\u00bb &#8211; ce qui serait d\u00e9j\u00e0 un bon d\u00e9but &#8211; mais d\u2019embl\u00e9e un \u00ab&nbsp;cr\u00e9ateur&nbsp;\u00bb, tout ceci renvoyant chaque entit\u00e9 artistique \u2013 l\u2019artiste lui-m\u00eame \u2013 \u00e0 l\u2019a priori inventif et initiatique de sa personne.<a href=\"#_ftn1\" id=\"_ftnref1\">[1]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>La \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb prise sous ce sens est ce qui caract\u00e9rise, sans que cela ne soit discut\u00e9, la production du r\u00e9gime des arts. Cette forte valeur symbolique ajout\u00e9e \u2013 voire peut-\u00eatre la plus forte valeur ajout\u00e9e jamais projet\u00e9e sur une activit\u00e9 anthropologique \u2013 est un d\u00e9j\u00e0 l\u00e0 pour le sujet artiste, une \u00e9tiquette cousue d\u2019avance. Ici, l\u2019artiste-plasticien est un \u00ab&nbsp;cr\u00e9ateur&nbsp;\u00bb dont les objets sont, purement et logiquement, des \u00ab&nbsp;cr\u00e9ations&nbsp;\u00bb expos\u00e9es en terre sainte d\u2019exception sociale.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici le socle id\u00e9ologique de la fameuse \u00ab&nbsp;exception culturelle&nbsp;\u00bb. Cette derni\u00e8re, aujourd\u2019hui encore bien pr\u00e9sente dans les diff\u00e9rents discours politiques, s\u2019av\u00e8re \u00eatre LA norme pour penser ces pratiques. Et Madame LEGRAIN Sarah, d\u00e9put\u00e9e NUPES (LFI), de rappeler r\u00e9cemment devant l\u2019h\u00e9micycle de l\u2019assembl\u00e9e nationale qu\u2019elle se demande, en regardant le budget actuel, <em>\u00ab&nbsp;o\u00f9 est pass\u00e9e notre fameuse exception culturelle&nbsp;\u00bb<\/em> et de faire le constat d\u2019un terrible manque d\u2019ambition du gouvernement actuel en mati\u00e8re de service public des arts et de la culture. Et en abordant la question de \u00ab&nbsp;la richesse que peut cr\u00e9er le secteur culturel&nbsp;\u00bb, celle-ci adresse \u00e0 la majorit\u00e9 gouvernementale des chiffres :&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>C\u2019est 7 fois plus que l\u2019industrie automobile, c\u2019est 2,5 % environ du PIB. Alors serait-ce vraiment trop demander que de consacrer 1% du PIB au budget de l\u2019Etat \u00e0 l\u2019ensemble des d\u00e9penses publiques pour la culture ? Quand je regarde ce budget, je me demande o\u00f9 est pass\u00e9e la politique culturelle ? Quelle vision de long terme alors que nous sommes face \u00e0 des d\u00e9fis majeurs ?&nbsp;\u00bb<\/em>. Et de poursuivre :&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>D\u00e9fi d\u2019une crise de fr\u00e9quentation des th\u00e9\u00e2tres, salles de cin\u00e9ma, salles de concerts, ces lieux de partage de l\u2019exp\u00e9rience esth\u00e9tique qui sont pourtant si essentiels dans une soci\u00e9t\u00e9 confin\u00e9e, atomis\u00e9e. Mais aussi ces pierres angulaires du financement de notre cr\u00e9ation artistique. D\u00e9fi ensuite de l\u2019assaut des GAFAM et des plateformes qui transforment peu \u00e0 peu les \u0153uvres en contenus, la cr\u00e9ation en big data, la m\u00e9diation culturelle en algorithmes. Enfin un d\u00e9fi de la crise \u00e9nerg\u00e9tique qui nous met face aux cons\u00e9quences de l\u2019absence totale de planification \u00e9cologique et repose en des termes cruciaux la question de ce qui est essentiel&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous sommes bien en pr\u00e9sence d\u2019un \u00ab&nbsp;discours type&nbsp;\u00bb r\u00e9unissant tous les poncifs habituels avec lesquels sont construits les discours \u00ab&nbsp;d\u2019indignation&nbsp;\u00bb d\u2019une gauche chevaleresque, le croisement ici de l\u2019essentialisme et de la \u00ab&nbsp;cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb semble venir justifier une position id\u00e9ologique qui souhaiterait asseoir sa l\u00e9gitimit\u00e9 sur l\u2019\u00e9chiquier de notre \u00e9conomie politique en instaurant comme naturel le principe d\u2019aide et de soutien \u00e0 cette Grande Dame qu\u2019est la Culture. Ce socialisme culturel, en admettant que l\u2019activit\u00e9 artistique, en tant que porteuse d\u2019une aura cr\u00e9atrice, est essentielle, se pose comme garant du maintien de ce qui serait premier, \u00e0 savoir la Culture.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais il faut insister sur le fait que cette position n\u2019est pas seulement l\u2019apanage d\u2019une \u00e9lite artistique ou d\u2019un point de vue \u00ab&nbsp;bourgeois&nbsp;\u00bb sur la production en art. Ce serait \u00e0 la fois trop facile, trop \u00e9vident ou trop \u00ab&nbsp;peu&nbsp;\u00bb pour expliciter sa \u00ab&nbsp;naturalisation&nbsp;\u00bb. Au contraire, cet a priori a bien \u00e9t\u00e9 dig\u00e9r\u00e9 et acquis : quel que soit le niveau d\u2019appr\u00e9hension que l\u2019on ait des productions artistiques, toute personne portant un int\u00e9r\u00eat plus ou moins grand sur ce domaine sp\u00e9cifique de production use de ce fond commun et comprend \u00ab&nbsp;la cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb comme la trame productrice et active des artistes, ces derniers pratiquant, par effet de glissement, \u00ab&nbsp;les m\u00e9tiers de la cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb, ceci au m\u00eame titre que les producteurs et fabricants d\u2019objets d\u2019usage appartenant \u00e0 la cat\u00e9gorie de \u00ab&nbsp;l\u2019artisanat d\u2019art&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est \u00e0 partir de cette trame qu\u2019un bon nombre de questions socio-\u00e9conomiques actuelles sont abord\u00e9es. Car m\u00eame si les revendications se font \u00e0 plus ou moins grande \u00e9chelle, avec ou sans m\u00e9c\u00e9nat, avec ou sans soutien de l\u2019Etat, avec ou sans soutien des institutions, l\u2019important est de conserver \u00ab&nbsp;la cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb comme a priori constitutif, secteur d\u2019activit\u00e9 ayant droit au soutien qu\u2019il m\u00e9rite puisque cr\u00e9atif. Alors on continue \u00e0 se demander comment [mieux] r\u00e9mun\u00e9rer l\u2019acte de cr\u00e9ation en maintenant l\u2019id\u00e9e que&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>malgr\u00e9 des solutions envisag\u00e9es de salariat propos\u00e9es par les coop\u00e9ratives d\u2019activit\u00e9 et d\u2019emploi, il ne faut pas faire dispara\u00eetre le statut d\u2019artiste-auteur auquel les artistes en France sont attach\u00e9s&nbsp;\u00bb<\/em>.<a href=\"#_ftn2\" id=\"_ftnref2\">[2]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;L\u2019auteur cr\u00e9e&nbsp;\u00bb <\/em>: rien de plus mais surtout, rien de moins ! L\u2019auteur est donc un cr\u00e9ateur. Et vice-versa.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans l\u2019entretien qu\u2019ils accordent \u00e9galement au magazine&nbsp;<em>Artpress<\/em>&nbsp;pour ses cinquante ans, les artistes Mel Ramsden et Michael Baldwin du collectif&nbsp;<em>Art et Langage<\/em>, \u00e9voquent le fait que le n\u00e9olib\u00e9ralisme \u2013 entendre ici le capitalisme tardif et contemporain \u2013 aurait cr\u00e9\u00e9&nbsp;<em>\u201cune g\u00e9n\u00e9ration de professionnels qui produisent, sous la tutelle de certaines galeries, une sorte de signe hypercapitaliste ou postcapitaliste, m\u00eames si tous invoquent&nbsp;<\/em><strong><em>les tropes conservateurs de \u00ab&nbsp;l\u2019authenticit\u00e9<\/em><\/strong><em><strong>&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em><em>.<\/em>&nbsp;Par une mise en avant d\u2019une certaine \u00ab&nbsp;<em>authenticit\u00e9&nbsp;\u00bb,&nbsp;<\/em>le march\u00e9 international de l\u2019art userait \u2013 voire abuserait \u2013 d\u2019un terme qui serait exclusivement r\u00e9serv\u00e9 aux pratiques qui ne seraient aucunement \u00ab&nbsp;frelat\u00e9es&nbsp;\u00bb \u2013 en somme, aucunement perverties par la march\u00e9 international de l\u2019art. Mais est-ce pour autant que nous devons consid\u00e9rer les pratiques qui ne rentrent pas dans cette logique \u2013 dans cet acoquinement pourrions-nous dire \u2013 comme \u00ab&nbsp;authentiques&nbsp;\u00bb ? Qu\u2019est-ce qu\u2019une pratique artistique \u00ab&nbsp;authentique&nbsp;\u00bb ? Poss\u00e8de-t-on \u00e0 ce jour un dictionnaire de l\u2019art qui nous donne une d\u00e9finition exhaustive de ce type de pratique en art ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nathalie Heinich nous rappelle que l\u2019art contemporain ne met pas \u00e0 l\u2019\u00e9preuve la singularit\u00e9, dont il ne cesse de jouer mais bien la condition de son accr\u00e9ditation, \u00e0 savoir&nbsp;<strong><em>l\u2019authenticit\u00e9<\/em><\/strong>&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Toute singularit\u00e9 doit, pour \u00eatre prise et comprise, appara\u00eetre comme authentique : l\u2019authenticit\u00e9 est ce qui fait \u00ab&nbsp;tenir&nbsp;\u00bb la singularit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>. Et pour argumenter son propos \u2013 le fait que l\u2019art contemporain repousse sans cesse les limites de l\u2019authenticit\u00e9 \u2013 la sociologue commence par nous rappeler que \u00ab&nbsp;<em>la condition de l\u2019authenticit\u00e9 en art, c\u2019est la continuit\u00e9 du lien entre la personne du cr\u00e9ateur<\/em>&nbsp;<em>et l\u2019objet cr\u00e9\u00e9, entre l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 du projet cr\u00e9ateur et son ext\u00e9riorisation&nbsp;\u00bb. [\u2026] L\u2019authenticit\u00e9 peut s\u2019entendre en un premier sens comme \u00ab&nbsp;ce qui \u00e9mane r\u00e9ellement de l\u2019auteur auquel on l\u2019attribue&nbsp;\u00bb (Le Robert). [\u2026] Pour qu\u2019un objet d\u2019art soit consid\u00e9r\u00e9 comme authentique, il faut que la cha\u00eene qui le relie \u00e0 son auteur n\u2019ait pas \u00e9t\u00e9 rompue&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est encore avec force que cet imp\u00e9ratif s\u2019impose aujourd\u2019hui, la d\u00e9termination de l\u2019attachement de l\u2019objet \u00e0 son auteur \u00e9tant primordiale.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors si effectivement les artistes contemporains, en entamant sur un plan ontologique \u2013 et ce par plusieurs proc\u00e9d\u00e9s ou \u00ab&nbsp;subterfuges&nbsp;\u00bb \u2013 le socle de cette imp\u00e9ratif d\u2019authenticit\u00e9, renvoient le domaine de l\u2019art \u00e0 la question de la pertinence conceptuelle de son h\u00e9ritage, ils posent, sur un plan \u00e9conomique, la question de ce qui, dans un processus de valorisation par l\u2019objet sur lequel est encore construite l\u2019id\u00e9ologie dominante, peut encore faire sens.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le second sens donn\u00e9 \u00e0 l\u2019authenticit\u00e9 est celui de l\u2019intention donn\u00e9e, qui rel\u00e8ve non plus du lien entre un objet et son origine mais de \u00ab&nbsp;l<em>a qualit\u00e9 d\u2019une personne, d\u2019un sentiment, d\u2019un \u00e9v\u00e9nement&nbsp;\u00bb <\/em>(Le Robert renvoie \u00e0&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>sinc\u00e9rit\u00e9, naturel, v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>).&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intention, donc : les deux artistes d\u2019<em>Art et Langage<\/em>&nbsp;prolongent leur propos en \u00e9voquant le fait que pour eux&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>l\u2019art est un processus dialectique de travail critique et que ce processus est impr\u00e9visible, d\u00e9pourvu d\u2019herm\u00e9neutique, et dont on ne peut attendre aucune consolation&nbsp;\u00bb<\/em>, conclusion pour le moins \u00ab&nbsp;adornienne&nbsp;\u00bb d\u2019un point de vue sur l\u2019art qui entend faire de ce dernier une poche de r\u00e9sistance critique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019herm\u00e9neutique philosophique cherche \u00e0 analyser ce qui se manifeste, ce qui se pr\u00e9sente de soi dans l\u2019\u0153uvre d\u2019art (perspective ph\u00e9nom\u00e9nologique). Elle pose donc de mani\u00e8re originale le probl\u00e8me de la repr\u00e9sentation et de la ph\u00e9nom\u00e9nalisation. Le langage de l\u2019art repr\u00e9sente pour les herm\u00e9neutes le lieu o\u00f9 la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019\u00catre se d\u00e9ploie, au-del\u00e0 de la description scientifique des \u00e9tants particuliers. L\u2019herm\u00e9neutique se fonde ainsi sur une nouvelle interrogation du verbe \u00ab \u00eatre \u00bb, \u00e0 la fois grammaticale, ontologique et esth\u00e9tique.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019intentionnalit\u00e9 critique resterait donc un gage d\u2019authenticit\u00e9. Mais nous pouvons rajouter \u00e0 cela que l\u2019on peut \u00eatre, en tant qu\u2019artiste, pour le moins sinc\u00e8re et d\u2019une intention \u00ab&nbsp;irr\u00e9prochable&nbsp;\u00bb \u2013 et donc authentique \u2013 sans pour autant produire des \u00ab&nbsp;objets artistiques&nbsp;\u00bb qui participent d\u2019une d\u00e9marche critique.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Que dire alors de cette poche de r\u00e9sistance critique \u2013 pouvant \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme un jugement de valeur \u2013 sur un plan strictement \u00e9conomique ? Car si nous consid\u00e9rons le propos de ces artistes comme un \u00ab&nbsp;a priori&nbsp;\u00bb d\u00e9terminant une projection sociale quant \u00e0 la fonction et la place de l\u2019art (fonction critique et pour le moins \u00ab&nbsp;authentique&nbsp;\u00bb semble-t-il), cette d\u00e9termination ne concerne que la partie \u00e9merg\u00e9e de l\u2019iceberg artistique, \u00e0 savoir ce qui concerne la forme et le discours des objets une fois que ceux-ci ont \u00e9t\u00e9 produits.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, m\u00eame si cette projection ne peut absolument pas \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme une d\u00e9finition exhaustive de ce que peut \u2013 ou dans le pire des cas, ce que doit \u2013 r\u00e9aliser une pratique artistique, le constat des artistes d\u2019<em>Art et Langage<\/em>&nbsp;sur la situation actuelle ne peut que venir apporter de l\u2019eau au moulin multipartite \u00e9voqu\u00e9 plus haut.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Alors si la situation g\u00e9n\u00e9rale des conditions d\u2019existence des artistes est bien connue \u2013 et reconnue \u2013 comme ce qui forme le fond de roulement des rapports sociaux dans l&rsquo;\u00e9conomie de la production artistique, laissant la projection et la valorisation \u00e9conomique entre les mains, m\u00eame louables, des jugements qualitatifs des pratiques &#8211; que ceux-ci soient \u00e9mis par une instance financi\u00e8re ou par une structure telle qu\u2019une galerie d\u2019art \u2013 pour quelle raison \u00e9trange restons-nous attach\u00e9s \u00e0 ce processus de valorisation ? Qu\u2019est-ce qui peut expliquer cet attachement \u00e0 un syst\u00e8me global incapable de r\u00e9gler le probl\u00e8me majeur rencontr\u00e9 par l&rsquo;\u00e9conomie artistique, \u00e0 savoir <strong>l&rsquo;impossibilit\u00e9 m\u00eame de cette \u00e9conomie \u00e0 distribuer l&rsquo;abstraction mon\u00e9taire \u00e0 celles et ceux qui produisent sa valeur sociale.<\/strong> Si les habitudes ont la peau dure, nous avons pu constater que maintenir un syst\u00e8me fond\u00e9 sur des \u00ab&nbsp;<em>dispositifs de soutien&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;qui n\u2019apporteront, dans le meilleur des cas, que quelques petites am\u00e9liorations, ressemble fort \u00e0 ces actes m\u00e9dicaux qui entendent soigner une d\u00e9pression par la prescription sporadique d\u2019antid\u00e9presseurs&nbsp;: en somme, on ne r\u00e8gle pas le probl\u00e8me, on le recouvre d\u2019un voile. Mais le patient que l\u2019on soutient et que l\u2019on accompagne \u2013 en somme, l\u2019artiste \u2013 ne rechigne pas \u00e0 cette m\u00e9dication. Au contraire, il semble la r\u00e9clamer. Or, comme il nous a \u00e9t\u00e9 rappel\u00e9 derni\u00e8rement,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;le secteur dit culturel&nbsp;souffre du syndrome de Stockholm, syndrome qui consiste, en tant de crise \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 peu pr\u00e8s tous les ans depuis des d\u00e9cennies \u2013&nbsp; \u00e0 se tourner d\u2019une mani\u00e8re r\u00e9flexe vers le ministre de tutelle, vers celui ou celle qui justement alimente les crises tout en nous disant qu\u2019il nous soutient, tout en nous poussant dans les bras du march\u00e9 du travail capitaliste&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Citation extraite des propos d&rsquo;un intervenant lors d&rsquo;une conf\u00e9rence R\u00e9seau Salariat &#8211; Pour une s\u00e9curit\u00e9 sociale de la Culture<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui ressemble donc socialement \u00e0 une opposition entre les instances d\u00e9cisionnaires, garantes du syst\u00e8me d\u2019un c\u00f4t\u00e9 et les artistes-plasticiens de l\u2019autre ne semble \u00eatre qu\u2019une divergence formelle sur les moyens d\u2019arriver \u00e0 une fin similaire. Et cette fin n\u2019est autre que la continuation d\u2019une situation o\u00f9 l\u2019artiste-plasticien est&nbsp;<em>un cr\u00e9ateur<\/em>&nbsp;\u2013 \u00e0 n\u2019en pas douter \u2013 qu\u2019il faudra de toute fa\u00e7on continuer \u00e0 soutenir parce que son&nbsp;<em>acte de cr\u00e9ation<\/em>&nbsp;ne peut et ne pourra, en aucune fa\u00e7on, obtenir une r\u00e9mun\u00e9ration, dira-t-on, digne de ce nom.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette instabilit\u00e9 \/ pr\u00e9carit\u00e9 des principaux acteurs du domaine public de l\u2019art pousse \u00e9videmment une partie des int\u00e9ress\u00e9s \u00e0 essayer de penser une autre mani\u00e8re de valoriser leur activit\u00e9. Car si l\u2019on a pu lire que celle-ci est une activit\u00e9 paradoxale&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;tendue entre un d\u00e9sir de libert\u00e9 et une situation de pr\u00e9carit\u00e9 dont il est difficile de savoir si elle est souhait\u00e9e ou subie&nbsp;\u00bb<\/em>, il faut bien admettre que, au-del\u00e0 de l\u2019\u00e9tonnement qu\u2019une telle interrogation peut provoquer \u2013 renvoyant au fait que l\u2019on puisse \u00ab&nbsp;aimer&nbsp;\u00bb la pr\u00e9carit\u00e9&nbsp;au point de la choisir ! \u2013 la r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique v\u00e9cue d&rsquo;une majorit\u00e9 des protagonistes ressemble plus \u00e0 une prison qu&rsquo;\u00e0 un eldorado ! <a href=\"#_ftn3\" id=\"_ftnref3\">[3]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Mais reste ancr\u00e9e malheureusement dans les esprits cette id\u00e9e, commun\u00e9ment partag\u00e9e, que l\u2019artiste est par essence un \u00eatre subventionn\u00e9 devant aller chercher, pour vivre, la reconnaissance du march\u00e9 de l&rsquo;art, produisant dans le cadre d\u2019un dysfonctionnement permanent, un \u00e9trange ballet o\u00f9 chaque protagoniste renvoie aux autres ses propres responsabilit\u00e9s&nbsp;<em>en miroir,<\/em> sans qu\u2019aucun d\u2019eux n\u2019envisage de changer le syst\u00e8me en place, le principe d\u2019hyper-valorisation imago-constructive leur \u00e9tant commun \u00e0 tous les trois avec l\u2019horizon d\u00e9j\u00e0 bouch\u00e9 que la chance pourra sourire \u00e9conomiquement \u00e0 toutes et tous.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019artiste d\u2019\u00eatre cr\u00e9atif s\u2019il veut que l\u2019institution continue de le soutenir en attendant que le march\u00e9 ne s\u2019occupe de lui. On accordera bien s\u00fbr l\u2019immunit\u00e9 cr\u00e9ative \u00e0 celui-ci en \u00e9change de ses bons et loyaux services.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Nous \u2013 l\u2019institution \u2013 ferons en sorte de maintenir en l\u2019\u00e9tat cette constitution sociale des artistes, cr\u00e9ateurs-rois dont nous devons absolument d\u00e9fendre les cr\u00e9ations. Nous en sommes les garants car il est de notre devoir de donner l\u2019exemple par le soutien \u00e0 celles et ceux qui sont \u00e0 l\u2019origine de la production sociale la plus \u2026etc.\u00bb<\/em> Nous connaissons la suite !&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, si ce <strong>principe d\u2019hyper-valorisation sociale par l\u2019art<\/strong>, d\u00e9fendu et partag\u00e9 par une grande partie des acteurs du syst\u00e8me en place &#8211; la production symbolique comme plus-value sociale &#8211; il ne peut aucunement produire une valorisation \u00e9conomique viable pour ceux dont le travail concret \u2013 compris ici comme \u00ab&nbsp;acte de cr\u00e9ation&nbsp;\u00bb \u2013&nbsp; origine l\u2019ensemble de la production.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le philosophe Tristan Garcia \u00e9voque les trois r\u00e9gimes de production concernant le domaine des arts, l\u2019histoire artistique \u00ab r\u00e9cente \u00bb et moderne ayant d\u00e9termin\u00e9 une part de nos repr\u00e9sentations collectives concernant ces m\u00eames r\u00e9gimes de production&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<ul class=\"wp-block-list has-black-color has-text-color has-link-color wp-elements-6ccf7dccd6cd497c0d96a51bbd2c9b32\">\n<li><strong>Production imago-sociale \/ \u00eatre artiste \/ statut de l\u2019artiste<\/strong>&nbsp;:&nbsp;<strong><em>le faire de l\u2019art<\/em><\/strong>. D\u00e9termination historique&nbsp;: en fonction de la rupture op\u00e9r\u00e9e au XVIII\u00e8me \u2013 XIX\u00e8me si\u00e8cle, le producteur de l\u2019art s\u2019est dissoci\u00e9 des puissances de l\u2019\u00c9glise et de l\u2019\u00c9tat. Ayant ainsi gagn\u00e9 en autonomie, il a paradoxalement gagn\u00e9 une tr\u00e8s forte d\u00e9pendance sociale. Suite \u00e0 cette rupture est n\u00e9e la figure extr\u00eame romantique de l\u2019artiste \u00ab&nbsp;authentique&nbsp;\u00bb par un refus ou du moins par un processus de marginalisation de la soci\u00e9t\u00e9.&nbsp;&nbsp;<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Production \u00ab&nbsp;symbolique&nbsp;\u00bb \/ nature des objets artistiques<\/strong>&nbsp;:&nbsp;<strong><em>\u00eatre de l\u2019art<\/em><\/strong>. D\u00e9termination historique&nbsp;: avec l\u2019implosion des formes au XIX\u00e8me si\u00e8cle \u2013 accompagnant cette rupture sociale de l\u2019artiste \u2013 la hi\u00e9rarchisation des arts devient difficile, voire impossible. Ceci a pour cons\u00e9quences que, si on ne discute pas des \u00ab&nbsp;go\u00fbts&nbsp;\u00bb, on discute en revanche sur&nbsp;<strong>ce qui<\/strong>&nbsp;\u2013 ou non \u2013&nbsp;<strong>peut \u00eatre consid\u00e9r\u00e9 comme de l\u2019art<\/strong>, ceci dans la critique ext\u00e9rieure aux pratiques ainsi qu\u2019\u00e0 l\u2019int\u00e9rieur m\u00eame de celles-ci, les artistes entreprenant un jeu critique sans cesse renouvel\u00e9 des formes h\u00e9rit\u00e9es du pass\u00e9&nbsp;afin de tester les limites de l\u2019art : la modernit\u00e9 en marche\u2026&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/li>\n\n\n\n<li><strong>Production \u00e9conomique \/ valeur abstraite :&nbsp;<em>le faire \u00eatre de l\u2019art<\/em><\/strong>. D\u00e9termination historique&nbsp;: on d\u00e9place ainsi le probl\u00e8me de la valeur, les \u00ab&nbsp;objets de l\u2019art&nbsp;\u00bb \u00e9tant monnay\u00e9s comme les autres marchandises, donnant l\u2019impression que ceux-ci sont des choses&nbsp;<em>comme les autres<\/em>. S\u2019op\u00e8rent alors une r\u00e9ification des \u0153uvres. Pourtant,&nbsp;<strong>elles semblent acqu\u00e9rir une certaine valeur mon\u00e9taire \u00ab&nbsp;sup\u00e9rieure&nbsp;\u00bb par le fait que, paradoxalement, elles ne sont pas consid\u00e9r\u00e9es comme des choses comme les autres<\/strong>&nbsp;puisqu\u2019elles ne sont pas cens\u00e9es avoir de fonction ni de fin. C\u2019est donc leur&nbsp;<strong>statut d\u2019exception<\/strong>&nbsp;qui leur donne leur valeur commune, \u00e0 savoir&nbsp;<strong>l\u2019incommensurable valeur de l\u2019exception. <\/strong><a href=\"#_ftn4\" id=\"_ftnref4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><\/li>\n<\/ul>\n\n\n\n<p>Selon ce sch\u00e9ma d\u2019analyse, il faudrait aujourd\u2019hui venir en aide \u00e0 une activit\u00e9 dont le protagoniste est parfois marginalis\u00e9 socialement \u2013&nbsp;<em>faire de l\u2019art<\/em>&nbsp;\u2013 mais dont \u00ab&nbsp;l\u2019exceptionnalit\u00e9&nbsp;\u00bb&nbsp; av\u00e9r\u00e9e qui doit constamment faire ses preuves \u2013&nbsp;<em>\u00eatre de l\u2019art<\/em>&nbsp;\u2013 permet aux objets produits d\u2019atteindre une valeur \u00e9conomique \u00ab&nbsp;exceptionnelle&nbsp;\u00bb \u2013&nbsp;<em>faire \u00eatre de l\u2019art<\/em>&nbsp;\u2013 \u00e0 condition bien s\u00fbr que le second terme de l\u2019op\u00e9ration de valorisation soit valid\u00e9. L\u2019a priori exceptionnel doit donc tout de m\u00eame faire ses preuves pour que la valeur \u00e9conomique de l\u2019objet \u2013 ou de la pratique \u2013 puisse \u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9e. Or, puisque la valeur ontologique est constamment discut\u00e9e \u2013 le jugement qualitatif sur les objets produits \u2013 et que la valeur \u00e9conomique actuelle se construit ou n\u2019est rendue possible qu\u2019\u00e0 partir de cette valorisation ontologique, n\u00e9cessairement d\u00e9termin\u00e9e \u00e0 partir du principe r\u00e9putationnel, lui m\u00eame rendu possible par la force des discours et de la communication accompagnant les \u00ab&nbsp;objets&nbsp;\u00bb produits, il semble tr\u00e8s difficile de produire une valorisation \u00e9conomique stable. <strong>Consid\u00e9rer le processus de valorisation \u00e9conomique \u00e0 partir du processus de valorisation ontologique des objets artistiques suppose l\u2019\u00e9ternelle instabilit\u00e9 de la valorisation \u00e9conomique artistique et de ce fait, l\u2019\u00e9ternelle d\u00e9pendance de la valeur abstraite aux jugements autours des objets produits.&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Et ainsi le triangle finira par se refermer et permettra une continuit\u00e9 \u2013 que l\u2019on souhaite voir s\u2019am\u00e9liorer \u2013 o\u00f9 le cr\u00e9ateur qu\u2019est l\u2019artiste devra \u00eatre n\u00e9cessairement soutenu, celui-ci renvoyant \u00e0 son \u00ab&nbsp;institution de tutelle&nbsp;\u00bb le reflet de sa responsabilit\u00e9 de soutien. A son tour, cette institution entendra r\u00e9pondre \u00e0 cette attente \u00e0 condition que cet artiste soit continuellement actif, et que ses \u00ab&nbsp;projets&nbsp;\u00bb soient en accord avec la politique culturelle d\u00e9finie. Un jury \u00e9tudiera ses demandes et apr\u00e8s d\u00e9lib\u00e9ration affectera l\u2019aide ponctuelle octroy\u00e9e au cr\u00e9dit du demandeur. En attendant cette aide partielle, le cr\u00e9ateur, qui a bien conscience que l\u2019institution ne peut aucunement subvenir \u00e0 ses besoins, se tournera vers le march\u00e9 qui concerne sa production afin de parer un tant soi peu \u00e0 cette \u00e9ventualit\u00e9 subsistantielle, tout en \u00e9tant conscient que ceci ne pourra se r\u00e9aliser uniquement dans un mouchoir de poche.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-qrVLp4\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Mythe, croyance et valeur : du paradoxe artistique<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Bien que l&rsquo;activit\u00e9 artistique soit devenue \u00ab\u00a0chose publique\u00a0\u00bb, il semble difficile aujourd&rsquo;hui d\u2019int\u00e9grer pleinement cette activit\u00e9 au sein de l\u2019\u00e9conomie mon\u00e9taire des syst\u00e8mes de production. Et si aujourd\u2019hui les prises de paroles qui concernent la figure de l\u2019artiste \u00e9voquent le plus souvent son \u00ab travail \u00bb \u2013 expression semblant inscrire de mani\u00e8re l\u00e9gitime les pratiques artistiques au sein du concept m\u00eame \u2013 force est de constater qu\u2019en proc\u00e9dant au d\u00e9roulement logique qui, du \u00ab travail de l\u2019artiste&nbsp;\u00bb, nous ferait passer directement \u00e0 \u00ab&nbsp;l\u2019artiste en travailleur&nbsp;\u00bb, un hiatus semble se cr\u00e9er entre la conclusion de ce syllogisme et sa possible appropriation psycho-sociale. Postuler l\u2019artiste<em>&nbsp;\u00ab&nbsp;en travailleur<\/em>&nbsp;\u00bb supposerait que l\u2019artiste est&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;un travailleur comme les autres&nbsp;\u00bb,<\/em>&nbsp;\u00e0 savoir un producteur comme les autres, du moins sur le plan de la valorisation \u00e9conomique. Si les artistes sont majoritairement en accord avec la premi\u00e8re phase du raisonnement \u2013 l\u2019artiste travaille \u2013 c\u2019est \u00e0 l\u2019endroit du passage de l\u2019un \u00e0 l\u2019autre \u2013 du travail au travailleur \u2013 que le blocage semble s&rsquo;effectuer, c\u00f4t\u00e9 r\u00e9cepteurs autant que producteurs. Selon les sch\u00e9mas d&rsquo;une pens\u00e9e commune, l&rsquo;artiste ne serait pas, \u00e0 proprement parl\u00e9, un travailleur.<\/p>\n\n\n\n<p>Qu&rsquo;est-il alors ?<\/p>\n\n\n\n<p>Un mythe ?<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ainsi, chaque jour, l\u2019homme est arr\u00eat\u00e9 par les mythes, renvoy\u00e9 par eux \u00e0 ce prototype immobile qui vit \u00e0 sa place, l\u2019\u00e9touffe \u00e0 la fa\u00e7on d\u2019un immense parasite interne et trace \u00e0 son activit\u00e9 les limites \u00e9troites o\u00f9 il lui est permis de souffrir sans bouger le monde. [\u2026] Les mythes ne sont rien d\u2019autre que cette sollicitation incessante, infatigable, cette exigence insidieuse et inflexible, qui veut que tous les hommes se reconnaissent dans cette image \u00e9ternelle et pourtant dat\u00e9e qu\u2019on a construite d\u2019eux un jour comme si ce d\u00fbt \u00eatre pour tous les temps. L\u00e0 est peut-\u00eatre le r\u00f4le \u00e0 jouer de l\u2019invention du mythe, alors ? Car la Nature dans laquelle on les enferme sous pr\u00e9texte de les \u00e9terniser, n\u2019est qu\u2019un usage. Et c\u2019est cet usage, si grand soit-il, qu\u2019il leur faut prendre en main et transformer.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Roland Barthes, <em>Mythologies<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Ici se trouve le paradoxe au sein de la dynamique mythologique qui est de vouloir&nbsp;<em>sans cesse<\/em>&nbsp;\u2013 et donc de mani\u00e8re renouvel\u00e9e \u2013&nbsp;<em>enfermer<\/em>&nbsp;notre \u00eatre dans une image fixe et p\u00e9renne. Ce qui prouve que cette \u00ab&nbsp;nature&nbsp;\u00bb mythologique n\u2019est qu\u2019un usage est justement cette dynamique qui emp\u00eache paradoxalement ce que cette logique voudrait elle-m\u00eame instaurer, \u00e0 savoir l\u2019invariabilit\u00e9 et la fixit\u00e9 de l&rsquo;image [sociale]. Et le fait m\u00eame de cette mobilit\u00e9 engendre \u00e9trangement une production infinie de&nbsp;<em>n\u00e9buleuses sp\u00e9culatives<\/em> tendant \u00e0 \u00e9paissir de plus en plus le brouillard autours d\u2019une possible d\u00e9finition du champ d\u2019action concern\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Et ce que nous appelons \u00ab\u00a0l&rsquo;art\u00a0\u00bb est une des \u00ab&nbsp;zones actives&nbsp;\u00bb les plus dispos\u00e9es \u00e0 subir de tels changements et \u00e0 produire, pourrions-nous dire, de la mythologie au kilom\u00e8tre.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Les avant-gardes des ann\u00e9es 1960 et 1970 sont devenues mythiques. Et si notre r\u00f4le \u00e9tait maintenant de rep\u00e9rer dans les formes actuelles la rigueur et la libert\u00e9 qui caract\u00e9risaient ces avant-gardes&nbsp;? De ramener le mythe dans la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Catherine Millet, in artpress<\/p>\n\n\n\n<p>Si la question du d\u00e9veloppement d\u2019une \u00ab&nbsp;th\u00e9orie&nbsp;\u00bb de la part de l\u2019artiste sur son propre&nbsp;travail semble aller de soi et \u00eatre devenue une t\u00e2che, un exercice implicite aujourd\u2019hui, c\u2019est qu\u2019il semblerait que chaque \u00ab&nbsp;corps social&nbsp;singulier&nbsp;\u00bb pr\u00e9tendant \u00e0 l\u2019artistique \u2013 ce passage \u00e0 l\u2019acte qui investit le rituel de la production de formes \u00e0 pr\u00e9tention no\u00e9tique \u2013 se doit de justifier ses propres travaux par une position clairement d\u00e9finie&nbsp;: il faudrait, afin que l\u2019on puisse&nbsp;<em>juger<\/em>&nbsp;de la pertinence \u2013 ou non \u2013 de ce qui est expos\u00e9, que l\u2019on puisse se r\u00e9f\u00e9rer non pas seulement \u00e0 ce qui est&nbsp;<em>fait<\/em>&nbsp;mais \u00e9galement \u00e0 ce qui est&nbsp;<em>dit<\/em>, dit sur ce qui est fait. Le discours devient un \u00e9l\u00e9ment \u00e0 part enti\u00e8re du dispositif artistique. Dans cette performance, celui qui pratique devient souvent le scribe accroupi devant les faits de son propre cheminement.<\/p>\n\n\n\n<p>En chemin, celui-ci rencontre bien souvent les images d\u2019un miroir d\u00e9form\u00e9 par le temps, vignettes pr\u00eates \u00e0 coller, cartes distribu\u00e9es dans le&nbsp;<em>je<\/em>&nbsp;du&nbsp;<em>sujet-artiste<\/em>. Le rapport \u00e0 cette projection \u2013 projection \u00e9trangement toujours plurielle, infiniment redistribu\u00e9e et d\u00e9multipli\u00e9e \u2013 est inscrit dans l\u2019\u00e9ventail des confrontations \u00e0 ce qui fut ou devrait \u00eatre&nbsp;; \u00e0 ce qui fut ET devrait \u00eatre, et qui devrait&nbsp;<em>faire correspondre<\/em>. Il fait de notre&nbsp;<em>sujet<\/em>&nbsp;une d\u00e9nomination g\u00e9n\u00e9rique, une capsule \u00e0 la fois trop pleine et paradoxalement aussi vide qu\u2019une coquille que l\u2019on peut remplir&nbsp;<em>\u00e0 loisirs<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Sur le plateau d\u2019un jeu s\u00e9mantique o\u00f9 la justification du bien fond\u00e9 de cette m\u00eame activit\u00e9 sert de limite au d\u00e9placement des pions, notre sujet \u00ab\u00a0artiste\u00a0\u00bb avance. Et ce qu\u2019il \u00ab&nbsp;expose&nbsp;\u00bb \u2013 puisqu\u2019il s\u2019expose \u2013 est le fait m\u00eame de \u00ab&nbsp;l\u2019artistique&nbsp;\u00bb&nbsp;: \u00ab&nbsp;factualit\u00e9&nbsp;\u00bb prise dans la re-d\u00e9finition sans cesse renouvel\u00e9e d\u2019une impossible d\u00e9finition qui fait paradoxalement de cette<em>&nbsp;activit\u00e9<\/em>&nbsp;une \u00ab&nbsp;appellation d\u2019origine non contr\u00f4l\u00e9e&nbsp;\u00bb, participant \u00e0 la production de ce que Barthes avait appel\u00e9 une&nbsp;<em>parole mythique<\/em>, dont <em>l\u2019artiste comme proph\u00e8te<\/em>, produisant les r\u00e9v\u00e9lations d\u2019une parole enfouie, <em>l\u2019artiste engag\u00e9<\/em>, chantre d\u2019une r\u00e9volution \u00e0 venir ou encore <em>l\u2019artiste-peintre du dimanche<\/em> v\u00e9hiculant les charmes d\u2019une vie libre \u2013 et champ\u00eatre, si possible &#8211; ne sont que quelques exemples parmi tant d&rsquo;autres.<\/p>\n\n\n\n<p>Quelle qu\u2019ait \u00e9t\u00e9 la r\u00e9alit\u00e9 des solutions pratiques dans les questionnements artistiques des diff\u00e9rentes \u00ab&nbsp;histoires artistiques&nbsp;\u00bb, les fant\u00f4mes survivent et hantent encore nos histoires contemporaines. Si ces pratiques peuvent devenir, un jour ou l\u2019autre, \u00e0 proprement parler des \u00ab&nbsp;mythes&nbsp;\u00bb c\u2019est que&nbsp;<em>l\u2019artistique<\/em>&nbsp;\u2013 entendre ici la conjugaison des trois \u00e9l\u00e9ments que sont l\u2019artiste, les objets qu\u2019il produit et qu\u2019il expose ainsi que le discours qui s\u2019y greffe \u2013 est une \u00ab&nbsp;valeur&nbsp;\u00bb que chaque \u00e9poque d\u00e9place sur l\u2019\u00e9chiquier des rapports de force qui sont en jeu. Il semble alors ne jamais y avoir de franche coupure entre ce qui est&nbsp;<em>soi-disant<\/em>&nbsp;r\u00e9el \u2013 le \u00ab&nbsp;r\u00e9el proprement r\u00e9el&nbsp;\u00bb &#8211; et ce qui est de l\u2019ordre du mythe, produit constant des rapports sociaux existants. Et c\u2019est bien \u00e0 l\u2019endroit o\u00f9 s\u2019entrecroisent et se m\u00ealent rapports sociaux et mythologie que ces histoires \u2013 qui ne sauraient \u00eatre r\u00e9duites \u00e0 de simples fables pour enfants \u2013 deviennent proprement&nbsp;<em>concr\u00e8tes<\/em>, parfois actualis\u00e9es comme fondatrices de ces m\u00eames rapports.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>Le mythe a pour charge de fonder une intention historique en nature, une contingence en \u00e9ternit\u00e9.[\u2026] Ce que le monde fournit au mythe, c\u2019est un r\u00e9el historique d\u00e9fini par la fa\u00e7on dont les hommes l\u2019ont produit ou utilis\u00e9&nbsp;; et ce que le mythe restitue, c\u2019est une image naturelle de ce r\u00e9el<\/em>.&nbsp;\u00bb (Roland Barthes)<\/p>\n\n\n\n<p>La pratique artistique, comme toute pratique sociale, se retrouve bien \u00e9videmment incluse dans les diff\u00e9rents rapports sociaux, ce qui est renvoy\u00e9 ici \u00e9tant ce qui est projet\u00e9 l\u00e0-bas. Et c\u2019est au moins en cela &#8211; et ce contre toute volont\u00e9 d\u2019autonomisation inconditionnelle \u2013 que cette activit\u00e9 conserve un rapport avec ce qui ne lui appartient pas \u00ab en propre \u00bb. Car si toute activit\u00e9 sociale, quelle que soit ses particularit\u00e9s internes, vient du dehors, elle est, par la force des choses, constamment confront\u00e9e aux projections de ce dehors. Alors si la chose publique artistique regarde au dehors autant que le dehors la regarde, c&rsquo;est qu&rsquo;elle se d\u00e9veloppe comme <em>une pratique sociale en actes propres<\/em>, \u00e0 savoir que sa volont\u00e9 d&rsquo;autonomie aujourd&rsquo;hui assum\u00e9e est irr\u00e9m\u00e9diablement soumise \u00e0 l&rsquo;h\u00e9t\u00e9ronomie ext\u00e9rieure et aux projections qu&rsquo;elle charrie et que toute pratique artistique doit porter comme son ombre.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors on vient voir; jeter un \u0153il. Et celui qui vient <em>pour voir<\/em> porte assur\u00e9ment avec lui toute l\u2019\u00e9paisseur de ce que ce terme m\u00eame contient. Regardeur ou voyeur : les deux semblent se rejoindre sur cette ligne que l\u2019on a de cesse de traverser, projection d\u2019un d\u00e9sir. D\u2019abord le simple plaisir de voir, d\u2019aller voir, comme des \u00ab spectateurs \u00bb qui s\u2019amassent le long des barri\u00e8res de s\u00e9curit\u00e9 pour voir ce qui se passe : que s\u2019est-il pass\u00e9 ou que va t-il se passer ? Curiosit\u00e9 contre voyeurisme ? Ou la curiosit\u00e9 est-elle d\u00e9j\u00e0 cela, ce d\u00e9sir de voir \u00e0 tout prix au point de vouloir sa-voir ? Laisser voir, apercevoir. Nous voici maintenant devant cette porte : <em>Etant donn\u00e9<\/em> ce qu\u2019elle propose, on nous oblige, en tant que regardeur, \u00e0 devenir voyeur, et par la m\u00eame, \u00e0 nous demander ce qu\u2019est voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Bien souvent, l\u2019image tr\u00e8s attendue de l\u2019image, c\u2019est la reconnaissance, le clich\u00e9 d\u00e9j\u00e0 pris dans une correspondance entre un voir et un sa-voir. Je d\u00e9couvre une certaine id\u00e9e du monde par l\u2019apprentissage des codes primaires de la repr\u00e9sentation : le temps de l\u2019enfance. Je prolonge en pratique ces images : l\u2019image de la vache me fait reconna\u00eetre celle qui est dans ce champ. Reconna\u00eetre, c\u2019est d\u00e9limiter, circonscrire, tenir dans sa main. Nous attendons souvent de la part de l\u2019image qu\u2019elle nous donne la r\u00e9alit\u00e9 telle qu\u2019il nous semble la conna\u00eetre a priori, c\u2019est \u00e0 dire une r\u00e9alit\u00e9 d\u00e9j\u00e0 construite, que l\u2019on transporte telle une paire de chaussures dans sa valise : une chose \u00e0 soi qui semble \u00eatre une chose en soi. Et on attend bien s\u00fbr que l\u2019objet que l\u2019on va voir ressemble \u00e0 ce que l\u2019on emporte avec nous. Tant que nous pouvons rapprocher la r\u00e9alit\u00e9 v\u00e9cue de son image pr\u00e9construite, nous nous sentons \u00ab inclus \u00bb, compris dans un processus consensuel de consommation d\u2019images socialisante. Reconna\u00eetre, dans ce sens, c\u2019est chercher une image d\u00e9j\u00e0 acquise, c\u2019est chercher \u00e0 compl\u00e9ter le puzzle. C\u2019est \u00eatre capable de replacer les choses dans leur cat\u00e9gorie propre, et ce en rapport avec autrui. C\u2019est un rapport au monde qui se construit \u00e0 travers le prisme de l\u2019image fixe. Et nous serions presque d\u00e9\u00e7us si ce r\u00e9el tant attendu ne correspondait pas \u00e0 l\u2019image que nous en avions. Th\u00e9sauriser, accumuler, ingurgiter, dig\u00e9rer : \u00ab \u00e0 voir et \u00e0 manger \u00bb. L\u2019app\u00e9tit du voir s\u2019accompagne souvent d\u2019un voile rassurant pos\u00e9 sur l\u2019objet que l\u2019on a devant les yeux. S\u2019attendre \u00e0 voir pour ne pas attendre de voir.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qui se voit alors est ce qui se lit. On souhaite que se produise, en mots, une m\u00e9diation \u2013 <em>in medias res<\/em> \u2013 tel un miracle, une r\u00e9v\u00e9lation, et que le texte jette sur la forme une transparence telle que cette derni\u00e8re puisse s\u2019\u00e9vanouir sous le discours, subvenant ainsi \u00e0 notre besoin d\u2019absolue pr\u00e9hension rationnelle du monde, redorant le blason de notre sublime \u00ab facult\u00e9 ab\u00e9c\u00e9daire \u00bb avec laquelle nous lisons le monde comme on peut lire les sch\u00e9mas de montage des meubles les plus simples ! Nous entrons alors dans le doux fantasme du contr\u00f4le absolu des choses par cette voie de la communication, ceci afin de ma\u00eetriser la forme et de la faire entrer dans un p\u00e9rim\u00e8tre langagier cl\u00f4tur\u00e9, favorisant la victoire d\u2019un certain \u00ab langage appliqu\u00e9 \u00bb, ma\u00eetre d\u2019\u0153uvre d\u2019une logique de la signification.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais parfois, lorsque l\u2019\u00e9cart se creuse entre voir et savoir, troublant par l\u00e0 la transparence attendue entre les deux, il existe un r\u00e9flexe conditionn\u00e9 qui consiste \u00e0 \u00ab abattre \u00bb ce que l&rsquo;on voit car ce que l&rsquo;on sait n&rsquo;apporte plus la correspondance &#8211; la transparence &#8211; souhait\u00e9e. Cette mise au pilori, qui semble s\u2019auto-l\u00e9gitimer par le fait d\u2019avancer sur le terrain bien ferme de la croyance en ce que l&rsquo;on voit, ne peut \u00e9videmment pas s&rsquo;abstraire de tout savoir. Mais ce r\u00e9flexe, l\u00e0 o\u00f9 ce qui est vu ne permet plus au voyant de faire correspondre l&rsquo;ancien savoir au nouveau voir, est bien \u00e9videmment conditionn\u00e9 par la transparence pr\u00e9alable attendue. En effet, perdant le sens de ce que finalement il ne voit plus &#8211; puisqu&rsquo;il ne sait plus quoi voir &#8211; le regardeur nie en bloc ce nouveau savoir mat\u00e9rialis\u00e9 par ce qu\u2019il a sous les yeux. Le voyant affirme non pas sa propre limite mais l\u2019absurdit\u00e9 m\u00eame de ce qu\u2019il ne comprend pas &#8211; et ne voit pas : \u00ab ceci n\u2019est pas \u00bb ! (entendre ici \u00ab ceci ne peut \u00eatre de l&rsquo;art \u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>Et il faut bien r\u00e9pondre, r\u00e9pondre de, mais sans n\u00e9cessairement r\u00e9pondre \u00e0, et laisser de c\u00f4t\u00e9 ces questions, presque pos\u00e9es comme des injonctions et qui voudraient trouver absolument des r\u00e9ponses s\u00fbres, fermes et d\u00e9finitives alors que l\u2019affirmation objective donn\u00e9e \u2013 \u00ab voici ce qui est fait \u00bb \u2013 \u00e9tablit seulement quelques bordures incertaines aux chemins qui ont conduit les formes l\u00e0 o\u00f9 elle se trouvent.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant cet \u0153il &#8211; ce curieux chasseur d&rsquo;images &#8211; continue parfois sa qu\u00eate. Il ne cesse de chasser. Il poursuit sa proie; il voudrait la circonscrire, absolument \u2013 paradoxalement. Il commence par effectuer une approche timide et distante : il ne faudrait pas qu\u2019elle s\u2019\u00e9chappe, qu\u2019elle lui \u00e9chappe. Il serait parfaitement idiot de se lancer \u00e0 sa poursuite, sachant que, selon la l\u00e9gende, il ne se laisse saisir que rarement. Alors il l\u2019\u00e9pie, l\u2019observe, \u00e9tablissant une g\u00e9ographie de ses d\u00e9placements et une topologie de son territoire. D\u00e9bute alors une traque, o\u00f9 sa capture devient une qu\u00eate, une \u00e9chapp\u00e9e belle de la raison.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9liminer directement reviendrait \u00e0 se tirer une balle dans le pied. S\u2019il la tue \u2013 s\u2019il supprime le fait m\u00eame de son existence \u2013 il n\u2019aura plus lieu d\u2019exister lui-m\u00eame. Ils sont tous les deux indissociables; ind\u00e9fectiblement li\u00e9s; ils sont dans l\u2019impossibilit\u00e9 d\u2019\u00eatre s\u00e9par\u00e9s. Aucun des deux ne peut s\u2019effacer sans que l\u2019autre ne perde imm\u00e9diatement sa raison d\u2019\u00eatre. Car finalement, y-a-t-il un int\u00e9r\u00eat \u00e0 chasser des choses mortes ? Et si tout chasseur esp\u00e8re malgr\u00e9 tout ramener un troph\u00e9e \u00e0 la maison, ne peut-on pas affirmer que son d\u00e9sir se loge dans la traque elle-m\u00eame plut\u00f4t que dans le fait de saisir enti\u00e8rement le r\u00e9el qu\u2019il traque ?<\/p>\n\n\n\n<p>Et si l&rsquo;esth\u00e9tique et ses objets sont bien vivants, vouloir les \u00ab\u00a0attraper\u00a0\u00bb se r\u00e9v\u00e8le \u00eatre un des paris de l&rsquo;esprit les plus contradictoires.<\/p>\n\n\n\n<p>Car si effectivement le philosophe Bernard Stiegler pr\u00e9cise que les objets d\u2019art sont des \u00ab objets de culte \u00bb et que ce socio-culte ne peut avoir lieu sans technique &#8211; ceci renvoyant notre objet sur le plateau d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 prosa\u00efque et calculable &#8211; il rappelle \u00e9galement que <strong>ce rapport \u00e0 la technique et au calculable ne va pas sans de l\u2019incalculable, de l\u2019ind\u00e9montrable<\/strong> (du sans concept) et donc que le rapport \u00e0 l\u2019objet consid\u00e9r\u00e9 est un rapport de croyance, \u00e0 savoir un rapport mystagogique.<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019une intervention prononc\u00e9e en 2007 au titre \u00e9vocateur \u2013&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Mystagogie \u2013 De l\u2019art contemporain&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;\u2013 le philosophe aborde cette probl\u00e9matique de la double essence des objets artistiques, en tant qu\u2019appartenant au mode de pens\u00e9e esth\u00e9tique.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce texte avait \u00e9t\u00e9 \u00e9crit, nous dit-il, \u00e0 la suite d\u2019un \u00ab choc \u00bb re\u00e7u par ce dernier lors de l\u2019inauguration d\u2019une exposition d\u2019un artiste contemporain. Il s\u2019\u00e9tonne \u00e0 ce moment l\u00e0 \u2013 lorsque cet \u00e9tonnement ne tourne pas \u00e0 l\u2019indignation \u2013 que le discours officiel ne corresponde aucunement aux diverses conversations officieuses sur la qualit\u00e9 du travail de cet artiste. Alors que tout le monde s\u2019accordait \u00e0 dire que le travail de cet artiste \u00e9tait m\u00e9diocre, le discours d\u2019inauguration, quant \u00e0 lui, produisait les \u00e9loges n\u00e9cessaires \u00e0 une telle officialit\u00e9 consensuelle.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette petite exp\u00e9rience artistique fit dire au philosophe que tout art, quel qu\u2019il soit, est de l\u2019ordre du myst\u00e8re et donc de la pratique mystique. Et pour lui, l\u2019art dit \u00ab contemporain \u00bb constitue une forme particuli\u00e8re d\u2019un tel myst\u00e8re. Cette petite histoire qui concerne les productions artistiques de notre \u00e9poque soul\u00e8ve donc la question \u00e9pineuse de la mystification que pose toute \u00ab mystagogie \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le philosophe reprend cette id\u00e9e qu\u2019il y a du religieux dans l\u2019art. Il faut y croire, dit-il. Et l\u2019art ne peut s\u2019instituer en tant que tel que si l\u2019on y croit : pour que les objets artistiques puissent devenir des \u00ab \u0153uvres \u00bb, il faut y croire. Si cette assertion reste peut-\u00eatre \u00e0 nuancer quant \u00e0 la relation de cause \u00e0 effet d&rsquo;un tel rapport, celui-ci instaurant la croyance comme moteur de l\u2019ouverture, elle pose toutefois un rapport \u00ab myst\u00e9rieux \u00bb aux objets artistiques, l\u2019art en tant que croyance se diff\u00e9rentiant en \u00e9glises, voire en chapelles concurrentes plus ou moins dogmatiques que l\u2019on peut nommer des \u00ab jugements artistiques \u00bb. C\u2019est donc ici la question de la croyance qui est pos\u00e9e, et donc la question des conditions de cet acte no\u00e9tique qu\u2019est la croyance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et comme toute croyance, celle de l\u2018art a ses superstitieux, ses bigots, ses fanatiques et bien s\u00fbr ses agnostiques (ceux qui ne croient pas). Et si le rapport aux objets d\u2019art implique qu\u2019il y ait effectivement de l\u2019incalculable, de l\u2019ind\u00e9montrable (du sans concept) et donc que le rapport \u00e0 l\u2019objet consid\u00e9r\u00e9 est un rapport de croyance, aussit\u00f4t Bernard Stiegler nous rappelle que les myst\u00e8res de l\u2019art passent toujours par les instruments de cet art, \u00e0 savoir les objets du culte que sont les objets d\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p>Dialectique insoluble de l\u2019art, qui nous offre \u00e0 la fois le monde comme existence et comme possible consistance.<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme mystagogie renvoie au terme religieux qui est celui de l\u2019introduction du n\u00e9ophyte aux myst\u00e8res religieux. La mystification est le revers de cette m\u00e9daille religieuse et se r\u00e9f\u00e8re \u00e0 la possibilit\u00e9, pour celui qui initie aux myst\u00e8res, de tromper celui ou celle qui l\u2019\u00e9coute et est initi\u00e9. Cette remarque pose un probl\u00e8me \u00e9pineux qui m\u00e9rite d\u2019\u00eatre soulign\u00e9 : comment, dans ce qui n\u2019est que croyance, avoir l\u2019assurance d\u2019une v\u00e9rit\u00e9 ? C\u2019est tout le probl\u00e8me de l\u2019esth\u00e9tique et du jugement r\u00e9fl\u00e9chissant kantien sans concept qui, ne pouvant nous assurer d\u2019une v\u00e9racit\u00e9 scientifique de ce en quoi on nous demande de croire, ne peut qu\u2019\u00eatre qu\u2019un jugement partiel, paradoxalement \u00e0 vis\u00e9e universelle. Bernard Stiegler reprend plus loin cette assertion en affirmant qu\u2019une \u0153uvre \u00ab&nbsp;\u0153uvre&nbsp;\u00bb en tant qu\u2019elle ouvre et celle-ci nous ouvre pour autant que l\u2019on y croie. Ce serait la croyance qui produirait l\u2019ouverture.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;est-ce qui fait que l&rsquo;on y croit et qu&rsquo;alors tout s&rsquo;ouvre ?<\/p>\n\n\n\n<p>Nous pourrions \u00e9galement penser que l\u2019on se met \u00e0 y croire \u00e0 partir du moment o\u00f9 cet \u00ab&nbsp;objet d\u2019art&nbsp;\u00bb sur lequel notre attention se porte nous ouvre sur quelque chose de plus grand, auquel on a envie de croire. Ce serait alors la saillance que l\u2019objet op\u00e8re en nous qui nous pousse vers la croyance, vers le myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Voyons plus loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Si cette question de la croyance n\u2019est pas sans soulever la question \u00e9pineuse \u00e9voqu\u00e9e de la mystification que pose toute \u00ab mystagogie \u00bb, elle suppose qu\u2019elle soit analys\u00e9e en tant qu\u2019elle renvoie au fait qu\u2019elle produit n\u00e9cessairement de <strong>la \u00ab valeur \u00bb, <\/strong>question pour le moins \u00ab&nbsp;ouverte&nbsp;\u00bb<strong> <\/strong>tant les d\u00e9bats \u00e0 son sujet sont nombreux, parfois m\u00eame contradictoires.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019\u00e9conomiste Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, dans une conf\u00e9rence donn\u00e9e en 2009, en vient \u00e0 articuler la valeur esth\u00e9tique avec la valeur \u00e9conomique, ceci afin de d\u00e9montrer qu\u2019il n\u2019y a pas de valeurs intrins\u00e8ques mais essentiellement des processus de valorisation, impliquant de facto la nature dynamique de toute valorisation.<a href=\"#_ftn5\" id=\"_ftnref5\">[5]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Celui-ci le fait en allant chercher un soutien conceptuel du c\u00f4t\u00e9 de la philosophie spinoziste : selon le philosophe, nous voulons un objet non pas parce que nous jugeons qu\u2019il est \u00ab bien \u00bb mais&nbsp;c\u2019est parce que nous le d\u00e9sirons que nous le voyons comme \u00ab bien \u00bb &#8211; et donc que l&rsquo;on y croit [je rajoute]. Cette pens\u00e9e philosophique renverse radicalement les th\u00e9ories substantialistes de la valeur. Il ne faudrait donc pas chercher le principe de la valeur dans une quelconque caract\u00e9ristique intrins\u00e8que de l\u2019objet ni dans ses propri\u00e9t\u00e9s substantielles. La chose n\u2019a aucune valeur en soi : la valeur lui vient toujours du dehors, impliquant qu\u2019il n\u2019existe pas de valeur objective. L\u2019\u00e9conomiste affirme qu\u2019il n\u2019y a que des processus de valorisation.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est l\u2019affect \u2013 en tant que variation de la puissance d\u2019agir \u2013 qui est l\u2019op\u00e9rateur de la valorisation. Pour Spinoza, la politique serait d\u2019abord un monde d\u2019affects collectifs, permettant d\u2019\u00e9tablir une th\u00e9orie de la valorisation sociale et donc une th\u00e9orie de la valeur socialement \u00e9tablie, analysant <strong><em>la mani\u00e8re dont les hommes, collectivement, valorisent des ph\u00e9nom\u00e8nes qui font signes<\/em><\/strong><em>.<\/em> Et si ce que Spinoza appelle la puissance est ce pouvoir d\u2019affecter, c\u2019est que <strong>les \u00ab choses \u00bb ont cette capacit\u00e9 de produire des effets<\/strong>. Et <strong>c\u2019est cette production d\u2019effets qui permettent aux valeurs d\u2019\u00eatre g\u00e9n\u00e9r\u00e9es<\/strong>. Certains objets sont donc investis par des affects communs qui les valorisent. L\u2019ensemble sociale se retrouve donc fractionn\u00e9 en affects communs partiels \u2013 en groupes d\u2019affects, pourrions-nous dire. Ceci implique que ces groupes d\u2019affects soient parfois en conflit de valorisation sur un objet commun.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est bien le cas en ce qui concerne l\u2019art et ses pratiques. C\u2019est donc la question de la formation des affects communs partiels \u2013 \u00e9ventuellement antagonistes \u2013 affirmant parfois des valorisations diff\u00e9rentes \u00e0 partir du m\u00eame objet qui est \u00e0 questionner. Il existe, autour de chaque chose, des affrontements de valorisation. Et ses affrontements sont m\u00e9diatis\u00e9s par des structures, des milieux institutionnels \u2013 des chapelles pour reprendre la terminologie de la croyance. Les galeries, les mus\u00e9es et autres institutions cristallisent des affects communs. Et il y a parfois certaines chapelles qui r\u00e9ussissent \u00e0 imposer leurs valeurs sur les autres groupes d\u2019affects.<\/p>\n\n\n\n<p>Et de cette hypoth\u00e8se philosophique, l\u2019\u00e9conomiste peut en d\u00e9duire que <strong>les luttes esth\u00e9tiques sont des luttes politiques<\/strong>. Tous les ph\u00e9nom\u00e8nes sociaux sont des syst\u00e8mes de valeurs. Et <strong>s\u2019il y a bien un domaine plus qu\u2019un autre qui \u00ab r\u00e9v\u00e8le \u00bb l\u2019inobjectivit\u00e9 et l\u2019insubstantialit\u00e9 de la valeur, c\u2019est celui de l\u2019art et de ses pratiques<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est avec l\u2019hyper-marchandisation de l\u2019art que l\u2019\u00e9conomiste tente de d\u00e9construire l\u2019illusion d\u2019une valeur \u00e9conomique \u00ab objective \u00bb car cette hyper-marchandisation d\u00e9construit les illusions d\u2019une valeur \u00e9conomique \u00ab objective \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Kant \u00e9crivait d\u00e9j\u00e0 dans sa Critique de la facult\u00e9 de juger :&nbsp;<em>\u00ab Tout art suppose des r\u00e8gles, et c\u2019est d\u2019abord sur le fondement qu\u2019elles constituent qu\u2019une production, si elle doit \u00eatre artistique, sera repr\u00e9sent\u00e9e comme possible<\/em>\u00ab\u00a0. Et il ajoute aussit\u00f4t :&nbsp;<em>\u00ab Mais le concept des beaux-arts ne permet pas de d\u00e9duire le jugement portant sur la beaut\u00e9 de leurs productions d\u2019une quelconque r\u00e8gle qui ait un concept comme principe d\u00e9terminant, par cons\u00e9quent se fonde sur un concept de la mani\u00e8re dont ces productions sont possibles \u00bb<\/em>. La formule kantienne r\u00e9sume bien ici notre probl\u00e8me : s\u2019il y a bien un concept de \u00ab beaux-arts \u00bb \u2013 \u00e0 reformuler certes aujourd\u2019hui, reformulation n\u2019excluant aucunement la sp\u00e9cificit\u00e9 et la finalit\u00e9 d\u2019un tel domaine d\u2019activit\u00e9 \u2013 il n\u2019y a rien, au sein de ce concept, qui puisse d\u00e9terminer \u00e0 l\u2019avance, et ce malgr\u00e9 l\u2019existence de r\u00e8gles au sein des productions artistiques \u2013 je pense ici aux r\u00e8gles techniques \u2013 le jugement que l\u2019on portera sur la production des objets artistiques.&nbsp;<em>\u00ab Les beaux-arts ne peuvent eux-m\u00eames concevoir la r\u00e8gle \u00e0 laquelle devra ob\u00e9ir la r\u00e9alisation de leur production \u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Si apr\u00e8s Kant on peut affirmer que le domaine de l\u2019art et de l\u2019esth\u00e9tique est affaire de \u00ab jugement de go\u00fbt \u00bb et appartient au domaine de l\u2019intersubjectivit\u00e9 o\u00f9 l\u2019on assiste \u00e0 un flottement des jugements de valeurs, l&rsquo;exemple ici de l&rsquo;artiste britannique Damien Hirst que prend l\u2019\u00e9conomiste pour montrer que la valeur suppos\u00e9e \u00ab pleine \u00bb de l\u2019\u00e9conomie est en fait tout \u00e0 fait \u00ab creuse \u00bb, est probant. Il n\u2019y a pas non plus de \u00ab substantialit\u00e9 \u00bb dans la production de valeurs \u00e9conomiques. Car <strong>si l\u2019\u00e9conomie est le domaine quantitatif du social<\/strong> et qu\u2019elle imagine que ce quantitatif puisse lui donner les titres d\u2019une science toute \u00ab galil\u00e9enne \u00bb, <strong>elle n\u2019\u00e9chappe pas au ph\u00e9nom\u00e8ne de la croyance<\/strong>. Et c\u2019est l\u00e0 tout le paradoxe de la finance qui, en voulant asseoir son discours sur le concept de \u00ab valeur fondamentale \u00bb, permet une pratique de prix telle qu\u2019elle en devient presque parfois ind\u00e9cente. La \u00ab rationalit\u00e9 \u00bb ici mise en avant perd toute sa l\u00e9gitimit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est donc tout le probl\u00e8me de la \u00ab qualit\u00e9 \u00bb qui est en d\u00e9bat permanent \u00e0 l&rsquo;int\u00e9rieur et au dehors de cette zone de production o\u00f9 s&rsquo;affrontent les diff\u00e9rents vecteurs de valorisation la concernant.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-SVNULy\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Exceptionnalisme artistique : l&rsquo;artiste-h\u00e9ro<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Ce que l\u2019on retient g\u00e9n\u00e9ralement ou ce qui arrive aux oreilles du plus grand nombre donc, ce sont les diff\u00e9rentes lignes id\u00e9ologiques qui se frottent, s\u2019affrontent et se confrontent autour des possibilit\u00e9s formelles et th\u00e9oriques de ce vaste champ d\u2019action artistique, l\u00e9gitimant ce mode de fonctionnement comme une donn\u00e9e \u00ab&nbsp;inali\u00e9nable&nbsp;\u00bb, un \u00e9l\u00e9ment g\u00e9n\u00e9tique du domaine de production qu\u2019est l\u2019art. C\u2019est ici que les mouvements de consensus et de dissensus donnent naissance \u00e0 une tectonique des plaques id\u00e9ologiques, produisant une cartographie mouvante et dont certaines lignes de front creusent d\u00e9j\u00e0 depuis longtemps leur sillon, laissant quelques traces ind\u00e9l\u00e9biles sur la surface des rapports socio-artistiques.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sultats d\u2019\u00e9changes et de confrontations sociales, les mouvements que dessinent ces lignes sont tous port\u00e9s par une seule chose : l\u2019objet artistique et son producteur, l\u2019artiste. Les d\u00e9bats, discours, orientations th\u00e9oriques ainsi que les batailles qui se m\u00e8nent ont toutes et tous en commun \u00ab&nbsp;l\u2019objet de l\u2019art&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Au centre donc de toutes les attentions se trouve l\u2019artiste, roi-soleil d\u2019un \u00e9cosyst\u00e8me qui ne semble pas encore avoir octroy\u00e9 \u00e0 celui-ci l\u2019\u00e2ge l\u00e9gal d\u2019\u00e9mancipation, le maintenant sous sa r\u00e9gence.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019artiste est donc un \u00eatre d\u2019exception \u2013&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>incarnation moderne et contemporaine de la figure du h\u00e9ros culturel&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;(Jean-Marie Schaeffer) \u2013 qu\u2019il faut donc soutenir mais dont on ne peut encore imaginer la sortie de tutelle \u00e9conomique.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette posture de h\u00e9ro, sur laquelle la sociologue Nathalie Heinich s\u2019appuie dans son ouvrage&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;L\u2019\u00c9lite artiste&nbsp;\u00bb <\/em>semble bien, dans l\u2019\u00e9tat actuel des choses \u2013 et ce malgr\u00e9 la toute la puissance imago-sociale qu\u2019elle peut fournir \u2013 \u00eatre une posture pour le moins inconfortable pour notre artiste-plasticien, posture \u00e0 laquelle il reste n\u00e9anmoins et paradoxalement fortement attach\u00e9, pris lui-m\u00eame dans un \u00ab&nbsp;conservatisme cr\u00e9ateur&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et c\u2019est bien ce paradoxe qu\u2019il semble impossible de r\u00e9soudre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>La petite note de lecture que B\u00e9atrice Rafoni nous livre suffit \u00e0 comprendre tout le n\u0153ud du probl\u00e8me :&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>La marginalit\u00e9 et la singularit\u00e9 qui ont fa\u00e7onn\u00e9 la figure de l\u2019artiste font que le \u201ccr\u00e9ateur\u201d d\u2019aujourd\u2019hui repr\u00e9sente encore l\u2019\u00e9lite d\u00e9mocratique&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;<a href=\"#_ftn6\" id=\"_ftnref6\">[6]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Elle cite la sociologue :&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>L\u2019art en est donc venu \u00e0 repr\u00e9senter la&nbsp;<\/em><strong><em>conjonction improbable de deux valeurs incompatibles<\/em><\/strong><em>&nbsp;: la valeur d\u00e9mocratique en vertu de laquelle tout homme a le droit d\u2019\u00eatre un artiste, et la valeur aristocratique, en vertu de laquelle tout artiste est \u2013 tout du moins fantasmatiquement \u2013 au-dessus des normes et des lois&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;(pp.350-351).&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et de poursuivre<em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;Il incombe donc aux artistes de repr\u00e9senter, en r\u00e9gime d\u00e9mocratique, la possibilit\u00e9 de l\u2019\u00e9l\u00e9vation par l\u2019excellence ; en m\u00eame temps, la caract\u00e9ristique fondamentale de singularit\u00e9&nbsp;<\/em><strong><em>isole l\u2019artiste du commun<\/em><\/strong><em>&nbsp;tout en lui fournissant la justification de son excentricit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, cette excentricit\u00e9 comme singularit\u00e9 absolue de l\u2019artiste peut aller, dans les jugements, \u00e0 l\u2019encontre de l\u2019id\u00e9e d\u2019excellence, une part des publics \u2013 experts ou non \u2013 \u00e9tayant parfois ses arguments \u00e0 grands renforts de \u00ab&nbsp;n\u2019importe quoi&nbsp;\u00bb, retournant le paradoxe contre lui-m\u00eame en contredisant toute justification de l\u2019excentricit\u00e9 artistique.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette posture paradoxale du \u00ab&nbsp;libre cr\u00e9ateur-h\u00e9ro&nbsp;\u00bb auquel l\u2019artiste est confront\u00e9 conduit donc ce dernier \u00e0 un isolement partiel.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si cet \u00e9tat des lieux sociologique autour de la figure de l\u2019artiste peut faire l\u2019objet de d\u00e9bats ou animer certaines pol\u00e9miques, il reste n\u00e9anmoins un des constituants id\u00e9ologiques de nos soci\u00e9t\u00e9s occidentales. Nous pouvons en discuter et chercher \u00e0 savoir si les pratiques artistiques sont des&nbsp;<em>pratiques h\u00e9ro\u00efques<\/em>&nbsp;ou nous demander simplement la place qu\u2019un artiste peut occuper dans notre soci\u00e9t\u00e9. Mais ceci ne changera pas l\u2019accord tacite sur lequel notre socius s\u2019appuie, \u00e0 savoir que, socialement, l\u2019artiste \u2013 quel qu\u2019il soit et quelle que soit son orientation pratique \u2013 reste un des \u00ab&nbsp;personnages&nbsp;\u00bb importants dans nos fictions contemporaines. On se raconte des histoires, on se projette, on \u00e9tablit des \u00ab&nbsp;plans sur la com\u00e8te&nbsp;\u00bb \u00e0 partir de lui et on peut m\u00eame avancer que m\u00eame l\u2019indiff\u00e9rence la plus marqu\u00e9e garde en fond cet a priori constitutif qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 sans artiste aurait naturellement un go\u00fbt amer ou du moins un go\u00fbt \u00e9trange.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette \u00ab&nbsp;v\u00e9rit\u00e9&nbsp;\u00bb doit-elle pour autant conduire \u00e0 certaines aberrations sociales ?<\/p>\n\n\n\n<p>Car si l\u2019artiste-h\u00e9ro est une projection faisant partie des a priori sociaux concernant lesdits artistes, doit-on pour autant se servir de cette figure h\u00e9ro\u00efque pour l\u00e9gitimer \u2013 voire revendiquer fortement \u2013 une inconditionnalit\u00e9 de soutien par obligation morale envers l\u2019ensemble de cette cat\u00e9gorie sociale pratiquant le flou artistique quant \u00e0 ce qui est cens\u00e9 d\u00e9terminer son r\u00f4le et sa fonction au sein de notre soci\u00e9t\u00e9. Car comme le rappelle Jean-Marie Schaeffer, <strong>si les institutions se mettaient \u00e0 tenir les m\u00eames propos de \u00ab&nbsp;soutien&nbsp;\u00bb pour les autres cat\u00e9gories socio-professionnelles, nous assisterions \u00e0 un toll\u00e9 g\u00e9n\u00e9ral<\/strong>.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019artiste-h\u00e9ro comme \u00e9tendard ? Sp\u00e9cificit\u00e9 socio-professionnelle ? Sp\u00e9cificit\u00e9 socio-culturelle ?&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019isolement de l\u2019artiste sur un plan socio-cat\u00e9gorique (l\u2019artiste projet\u00e9 socialement comme cat\u00e9gorie \u00e0 part) semble trouver son reflet parfait dans une situation \u00e9conomique \u00ab&nbsp;marginale et catastrophique&nbsp;\u00bb v\u00e9cue par ce dernier. Le \u00ab&nbsp;grand public&nbsp;\u00bb ne s\u2019y trompe pas lorsque, en pr\u00e9sence d\u2019un artiste, il lui demande s\u2019il \u00ab&nbsp;en vit&nbsp;\u00bb, entendre ici si celui-ci \u00ab&nbsp;vit gr\u00e2ce \u00e0 la vente des objets qu\u2019il produit&nbsp;\u00bb ou du moins si son activit\u00e9 \u2013 son travail concret \u2013 lui permet de \u00ab\u00a0gagner sa croute\u00a0\u00bb ! C\u2019est donc un \u00e9trange regard que nous sommes amen\u00e9s \u00e0 porter sur cet individu artistique : si un \u0153il brille \u00e0 l\u2019annonce de son entr\u00e9e, l\u2019autre se plisse, par compassion, conscient que le roi que l\u2019\u0153il voisin admire, est pauvre et nu.&nbsp;&nbsp;Si on a pu remarquer que les d\u00e9terminations ontologiques des pratiques artistiques \u00e9taient sujettes \u00e0 controverses, celles-ci dessinant des lignes de front au sein d\u2019une bataille d\u2019id\u00e9es, on peut affirmer qu\u2019elles font parties d\u2019un mouvement sociologique dont les vagues successives viennent attaquer les rivages de la repr\u00e9sentation. A la surface de cet oc\u00e9an se joue la mani\u00e8re dont, par les formes esth\u00e9tiques, une soci\u00e9t\u00e9 interroge en le produisant, le principe m\u00eame de la repr\u00e9sentation, principe social d\u2019une telle puissance qu\u2019il peut devenir un possible instrument de pouvoir. Cette repr\u00e9sentation, lorsqu\u2019elle est produite par les pratiques artistiques, s\u2019expose et s\u2019exprime dans ces espaces d\u00e9di\u00e9s, lieux d\u2019exposition divers et vari\u00e9s, r\u00e9ceptacles de cette \u00ab&nbsp;mouvance cartographique&nbsp;\u00bb et dont l\u2019essence m\u00eame se trouve dans sa sp\u00e9cificit\u00e9 attentionnelle. Le propre de l\u2019esth\u00e9tique \u2013 et des pratiques qui la concernent \u2013 est&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>d\u2019\u00eatre un mode d\u2019attention sp\u00e9cifique \u00e0 travers lequel nous ne cherchons pas \u00e0 acqu\u00e9rir de nouvelles connaissances concernant le monde, mais que nous adoptons en ayant en vue la satisfaction intrins\u00e8que que nous apporte l\u2019exercice m\u00eame de l\u2019attention. En termes plus contemporains, il s\u2019agit d\u2019une exploration attentionnelle immersive : nous nous perdons librement dans l\u2019exp\u00e9rience attentionnelle elle-m\u00eame en nous laissant porter par elle et en en suivant son d\u00e9ploiement libre,&nbsp;<\/em><strong><em>sans la soumettre \u00e0 une \u00e9conomie instrumentale<\/em><\/strong><em>. <\/em><strong><em>Les objets d\u2019art<\/em><\/strong><em> ont ceci de particulier qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9s pour ce type d\u2019attention : ils <\/em><strong><em>sont&nbsp;des pi\u00e8ges attentionnels<\/em><\/strong><em>&nbsp;<\/em><strong><em>qui nous invitent \u00e0 nous glisser dans des&nbsp;mondes autonomes, autosuffisants et sans limites trac\u00e9es d\u2019avance qu\u2019ils cr\u00e9ent \u00e0 notre attention&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong>.<a href=\"#_ftn7\" id=\"_ftnref7\">[7]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Or, la probl\u00e9matique majeure que rencontre cette \u00e9conomie sp\u00e9cifique de l\u2019attention esth\u00e9tique est d\u2019\u00eatre un domaine de production dont les finalit\u00e9s \u2013 et les exigences \u2013 sont aussi mouvantes que les groupements qui s\u2019affrontent en son sein et dont la \u00ab&nbsp;valeur concr\u00e8te&nbsp;\u00bb est une des plus versatiles. Car si cette sp\u00e9cificit\u00e9 productive que les pratiques artistiques entreprennent rend possible, comme le font certains manuels d\u2019histoire de l\u2019art, une tectogen\u00e8se des diff\u00e9rents continents artistiques qui ont \u00e9merg\u00e9s depuis notre modernit\u00e9, cette \u00e9conomie des formes et surtout les groupes d\u2019affrontements ou d\u2019associations qu\u2019elle g\u00e9n\u00e8re, de part cette hyper-diff\u00e9renciation, semble rendre impossible la stabilisation de sa \u00ab&nbsp;valorisation abstraite&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Si nous partons du consensus qui est de consid\u00e9rer qu\u2019une soci\u00e9t\u00e9 ne semble pouvoir se passer d\u2019artistes, peut-elle laisser ceux-ci se noyer dans l\u2019eau glac\u00e9e de leur solitude ?&nbsp;Et est-ce une probl\u00e9matique sp\u00e9cifique aux artistes ?<\/p>\n\n\n\n<p>Une voix pourrait se faire entendre. Cette voix, ce serait celle qui, partant du principe que, puisque tout ce que l\u2019on fait est orient\u00e9 par un choix, et que s\u2019engager dans une pratique de ce type est l\u2019objet d\u2019un choix, poserait que l\u2019absence de conditions \u00e9conomiques viables ne doit aucunement devenir l\u2019excuse qui emp\u00eacherait les pratiques artistiques d\u2019exister. La pratique artistique est alors consid\u00e9r\u00e9e comme une \u00ab&nbsp;profession de foi&nbsp;\u00bb \u2013 une passion \u2013 capable de d\u00e9placer les montagnes, renvoyant au fameux&nbsp;\u00ab&nbsp;<em>quand on veut, on peut&nbsp;\u00bb<\/em>, raisonnement logique qui, en faisant abstraction des conditions socio-\u00e9conomiques, pose \u00e0 l\u2019origine de toute action la volont\u00e9 et la d\u00e9termination. Et si les conditions ne conviennent pas, il revient aux int\u00e9ress\u00e9s de chercher \u00e0 les am\u00e9liorer, raisonnement logique implacable ramenant encore une fois la volont\u00e9 au centre de toute action.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Or, si nous en sommes encore \u00e0 chercher une solution au probl\u00e8me artistique, c\u2019est que les conditions au moins mat\u00e9rielles ne semblent pas s\u2019am\u00e9liorer : la volont\u00e9, m\u00eame bonne, ne semble donc pas suffire.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors si effectivement pour vaincre le syndrome de Stockholm \u00e9voqu\u00e9 pr\u00e9c\u00e9demment,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;nous devons devenir des adultes \u00e9conomiques, des travailleurs responsables qui produisent la valeur \u00e9conomique et qui g\u00e8rent collectivement les institutions du travail&nbsp;\u00bb<\/em>, c\u2019est que le principe g\u00e9n\u00e9ral des \u00ab\u00a0institutions du travail\u00a0\u00bb prend all\u00e8grement le dessus sur le particulier des \u00ab\u00a0conditions du travail artistique\u00a0\u00bb, les conditions concr\u00e8tes de la production de valeur du domaine de l&rsquo;art \u00e9tant ind\u00e9fectiblement li\u00e9es aux autres domaines de production, que ceux-ci soient class\u00e9s dans la raison d&rsquo;usage ou non. Aussi, m\u00eame si la distinction sociale effectu\u00e9e entre la raison dite d&rsquo;usage et la raison \u00ab\u00a0artistique\u00a0\u00bb peut sembler encore valable sur la finalit\u00e9 de leurs objets respectifs, il est toutefois \u00e9tonnant de vouloir conserver, dans l\u2019optique d\u2019une projection \u00e9conomique du secteur, la sp\u00e9cificit\u00e9 sociale des pratiques artistiques comme levier au sein des probl\u00e8mes \u00e9conomiques du secteur, approche semblant garder comme \u00ab\u00a0filet de s\u00e9curit\u00e9 id\u00e9ologique\u00a0\u00bb cette posture artistico-aristocratique conduisant \u00e0 cette aberration de l&rsquo;exceptionnalit\u00e9. Si l&rsquo;artiste \u00e9tait effectivement exceptionnel au sein de la production de valeur abstraite, il n&rsquo;aurait pas \u00e0 effectuer cette triste course effr\u00e9n\u00e9e \u00e0 la seule subsistance. Et si tel \u00e9tait le cas, un sentiment d&rsquo;injustice se ferait entendre du c\u00f4t\u00e9 de la raison d&rsquo;usage, laissant entendre ou supposer l&rsquo;existence de quelques \u00ab\u00a0privil\u00e8ges\u00a0\u00bb que l&rsquo;on accorderait \u00e0 une caste que la raison d&rsquo;usage ne saurait, quant \u00e0 elle, obtenir.<\/p>\n\n\n\n<p>Toutes positives que soient les propositions avanc\u00e9es comme progr\u00e8s possibles au sein du syst\u00e8me actuel, elles ne peuvent et ne pourront en aucun cas am\u00e9liorer une organisation syst\u00e9mique scl\u00e9ros\u00e9e et dont les constituants id\u00e9ologiques ne permettent pas de r\u00e9soudre l\u2019\u00e9quation sociale pos\u00e9e par cette \u00e9conomie artistique.&nbsp;Nous connaissons la sp\u00e9cificit\u00e9 socio-\u00e9conomique des pratiques artistiques, principe qui consiste \u00e0 organiser l&rsquo;\u00e9conomie artistique uniquement par l\u2019usage de deux b\u00e9quilles, l\u2019une subventionn\u00e9e, annihilant toute possibilit\u00e9 d\u2019autonomie et l\u2019autre marchande et triviale, accentuant la d\u00e9pendance des praticiens vis \u00e0 vis d\u2019un march\u00e9 plus que pernicieux. Charit\u00e9 \u00e9conomique et lois du march\u00e9 !&nbsp;Et <strong>c\u2019est l\u2019appairage constant de cette sp\u00e9cificit\u00e9 \u00e9conomique artistique avec le maintien imago-social de l&rsquo;artiste-roi<\/strong> qui <strong>emp\u00eache<\/strong> une partie des acteurs de ce secteur d\u2019activit\u00e9 <strong>d\u2019entrevoir une approche sociale \u2013 \u00e0 savoir globale \u2013 du probl\u00e8me<\/strong>, ceci \u00e0 partir des impasses concernant leur propre r\u00e9gime de production. S\u2019obstiner \u2013 ceci y ressemble fortement \u2013 \u00e0 vouloir am\u00e9liorer des conditions au sein d\u2019un syst\u00e8me qui ne souhaite absolument pas que cette situation change &#8211; sinon elle aurait chang\u00e9 depuis longtemps &#8211; revient finalement \u00e0 accepter le fonctionnement du syst\u00e8me dans son ensemble.<\/p>\n\n\n\n<p>Comment alors contourner ou supprimer l\u2019\u00e9tat naturalis\u00e9 de <em>l\u2019artiste-roi en \u00eatre social subventionn\u00e9<\/em> <em>et d\u00e9pendant du march\u00e9<\/em> ? Cette posture, dont la force id\u00e9ologique produit malheureusement encore l&rsquo;un des a priori sociaux les plus fortement valoris\u00e9, met en valeur&nbsp;les contradictions inh\u00e9rentes \u00e0 la question tr\u00e8s probl\u00e9matique du statut juridique des artistes &#8211; o\u00f9 la cat\u00e9gorie de l&rsquo;auteur-cr\u00e9ateur vient s&rsquo;accoler \u00e0 celle du salariat pr\u00e9caire &#8211; qui viennent contrarier les \u00e9lans et les souhaits d\u2019am\u00e9lioration des conditions \u00e9conomiques de celles et ceux qui pr\u00e9tendent y entrer. La logique de la cr\u00e9ation semble interdire la possibilit\u00e9 pour les auteurs d\u2019<em>int\u00e9grer pleinement<\/em> la cat\u00e9gorie des travailleurs ind\u00e9pendants \u2013 sur son versant \u00ab valeur d\u2019usage <em>\u00bb<\/em> \u2013 et encore moins celle des travailleurs salari\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-Ymi0oA\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Du temps plein au temps libre : des contradictions socio-philosophiques<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Dans un entretien qu\u2019il accorde \u00e0 Eric Foucault, le philosophe Bernard Stiegler r\u00e9pond \u00e0 son interlocuteur qui lui pose l&rsquo;hypoth\u00e8se que l\u2019artiste&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;c\u2019est celui qui se rend disponible \u00e0 sa pratique. Il a fait le choix de&nbsp;<\/em><strong><em>s\u2019y consacrer \u00e0 plein temps<\/em><\/strong><em>.&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Bernard Stiegler : <em>\u00ab\u00a0Un artiste est un amateur \u00e0 plein temps&nbsp;: un amateur qui a trouv\u00e9 les moyens de vivre son amour de ce temps infini au c\u0153ur m\u00eame du fini\u00a0\u00bb<\/em>.&nbsp;<a href=\"#_ftn8\" id=\"_ftnref8\">[8]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Si nous pouvons affirmer que la \u00ab&nbsp;qualit\u00e9&nbsp;\u00bb de la pratique artistique \u2013 ce qu\u2019elle d\u00e9veloppe et produit \u2013 ainsi que le jugement que l\u2019on porte sur ses \u00ab&nbsp;produits&nbsp;\u00bb ne d\u00e9pend aucunement de la \u00ab professionnalisation \u00bb du praticien, il est par contre \u00e9vident que cette id\u00e9e d\u2019une \u00ab\u00a0professionnalisation artistique\u00a0\u00bb suppose que l\u2019activit\u00e9 soit pratiqu\u00e9e \u00e0 temps plein, du moins dans le cadre de pens\u00e9e actuel.<\/p>\n\n\n\n<p>La question que nous pourrions alors formuler est la suivante : quelle est la nature du temps plein artistique ?<\/p>\n\n\n\n<p>Socialement &#8211; et dans la majorit\u00e9 des cas &#8211; le temps plein implique une concentration extr\u00eame de la temporalit\u00e9, cibl\u00e9e sur des heures pr\u00e9cises. Ce sont les plages horaires du r\u00e9gime salarial que nous connaissons. Or, ceci ne semble pas \u00eatre le cas pour \u00ab&nbsp;l\u2019agent de production&nbsp;\u00bb qu\u2019est l\u2019artiste et qui fait dire&nbsp;\u00e0 Bernard Stiegler :&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Un artiste, parce qu\u2019il est essentiellement non asservi au temps professionnel, est essentiellement vou\u00e9 \u00e0 son temps \u00e0 lui \u2013 qui est un autre temps, projet\u00e9 vers cet infini qui ouvre b\u00e9ante l\u2019immanence. Un artiste est un amateur \u00e0 plein temps : un amateur qui a trouv\u00e9 les moyens de vivre son amour de ce temps infini au c\u0153ur m\u00eame du fini.&nbsp;Les amateurs vivent leur amour dans un temps qui n\u2019est pas ordinaire&nbsp;: c\u2019est le temps de l\u2019extra-ordinaire.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En affirmant cela, Bernard Stiegler pose deux choses&nbsp;: tout d\u2019abord que l\u2019artiste est un amateur qui pratique \u00e0 temps plein et qu\u2019ensuite, il pratique l\u2019infini. Il est donc un&nbsp;producteur<em> qui a trouv\u00e9 les moyens de vivre son amour de ce temps infini&nbsp;\u00bb<\/em>, exclusivit\u00e9 exp\u00e9rimentale des pratiques artistiques. Et il rajoute :<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Dans le contexte si sp\u00e9cifique et fatigu\u00e9 de notre \u00e9poque, cela signifie que l\u2019amateur est tout sauf un consommateur. [&#8230;] L\u2019amateur cultive un rapport au temps qui fonde un rapport \u00e0 des \u0153uvres. Un artiste \u00ab&nbsp;professionnel&nbsp;\u00bb, c\u2019est, tout comme un philosophe \u00ab&nbsp;professionnel&nbsp;\u00bb, une contradiction dans les termes \u2013 et ceci est un probl\u00e8me propre \u00e0 notre temps, o\u00f9 les \u00ab&nbsp;professionnels&nbsp;\u00bb se satisfont si lamentablement du consum\u00e9risme qui les coupe des amateurs, par o\u00f9 ils perdent eux-m\u00eames leur amour des \u0153uvres. Un objet aim\u00e9 s\u2019id\u00e9alise. L\u2019id\u00e9alisation est coextensive \u00e0 l\u2019amour \u2013 c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 la forme pl\u00e9ni\u00e8re du d\u00e9sir. En cela, l\u2019objet de l\u2019amateur et de l\u2019aimant s\u2019infinitise. C\u2019est ainsi que l\u2019art conduit \u00e0 ce que Kant d\u00e9signe non seulement comme \u00e9tant le beau, mais aussi le sublime. Le passage de l\u2019art au religieux \u2013 ou du religieux \u00e0 l\u2019art \u2013 passe aussi par l\u00e0. L\u2019autre temps, celui qui \u0153uvre dans l\u2019amateur, et qui l\u2019ouvre, est un temps infini. Or, en principe, un temps infini n\u2019est pas possible&nbsp;: le temps a un d\u00e9but et une fin. L\u2019exp\u00e9rience du temps des \u0153uvres a \u00e0 voir&nbsp;en cela&nbsp;avec Dieu&nbsp;: l\u2019\u0153uvre n\u2019\u0153uvre que pour autant qu\u2019elle n\u2019est pas sur le m\u00eame plan que moi, qui suis sur un plan d\u2019immanence finie. Depuis l\u2019art moderne, qui est aussi l\u2019art de la mort de Dieu, c\u2019est un plan d\u2019immanence infinie. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Pour Bernard Stiegler, un artiste est donc tout sauf un \u00ab&nbsp;professionnel&nbsp;\u00bb. Ce serait une contradiction dans les termes. L&rsquo;artiste ne pourrait donc pas &#8211; sur un plan philosophique &#8211; se professionnaliser. Ce serait une ineptie, voire une insulte \u00e0 ce qu&rsquo;il y aurait de plus <em>\u00ab<\/em> authentique <em>\u00bb<\/em> dans l&rsquo;activit\u00e9 que pratique notre protagoniste. Se professionnaliser reviendrait &#8211; par d\u00e9duction &#8211; \u00e0 se plier \u00e0 la raison des fins : se professionnaliser &#8211; et ainsi pouvoir faire carri\u00e8re &#8211; semble \u00eatre per\u00e7u selon ce point de vue comme une impossibilit\u00e9 ontologique. L&rsquo;artiste ne peut \u00eatre un professionnel.<\/p>\n\n\n\n<p>Seulement voil\u00e0&nbsp;: bien que nous comprenions \u00e9videmment le propos du philosophe qui entend, par distinction qualitative, poser que la pratique artistique ne proc\u00e8de pas de la m\u00eame temporalit\u00e9 que les activit\u00e9s de la raison ordinaire &#8211; raison d&rsquo;usage diraient certains &#8211; cette derni\u00e8re remarque fait tout de m\u00eame r\u00e9appara\u00eetre en filigrane la probl\u00e9matique des moyens &#8211;&nbsp;<em>\u00ab\u2026les moyens de vivre son amour de ce temps infini\u2026&nbsp;\u00bb &#8211; et&nbsp;<\/em>renvoie bien \u00e9videmment aux conditions de possibilit\u00e9 sociales de ce <em>\u00ab<\/em> temps plein <em>\u00bb<\/em> de la pratique. Car il est \u00e9vident que cette <em>\u00ab<\/em> projection id\u00e9ale <em>\u00bb<\/em> de la pratique artistique o\u00f9 l&rsquo;artiste-amateur a effectivement fait ce choix de l&rsquo;exp\u00e9rience esth\u00e9tique <em>\u00ab<\/em> \u00e0 temps plein <em>\u00bb<\/em> ne dit pas comment celui-ci se fournit l&rsquo;eau fra\u00eeche qui permet d&rsquo;arroser cet amour !<\/p>\n\n\n\n<p>L&rsquo;incompatibilit\u00e9 n&rsquo;est-elle que<em> \u00ab<\/em> philosophique <em>\u00bb<\/em> ? Peut-on envisager une r\u00e9conciliation de ces deux r\u00e9alit\u00e9s que sont la raison artistique et la raison ordinaire ? Professionnalisation et carri\u00e8re ne sont-elles que d\u00e9viances dans les cheminements artistiques ?<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Dans sa dimension proprement \u00ab professionnelle \u00bb, au sens sociologique du terme, la notion de carri\u00e8re renvoie \u00e0 ces univers o\u00f9 <\/em><strong><em>la r\u00e9ussite<\/em><\/strong><em> passe par la r\u00e9alisation d&rsquo;un parcours standardis\u00e9, de poste en poste, dans une progression hi\u00e9rarchique d\u00fbment formalis\u00e9e, impliquant, du m\u00eame coup, une certaine d\u00e9personnalisation, comme l&rsquo;indique bien le terme m\u00eame de \u00ab\u00a0poste\u00a0\u00bb, typique des occupations bureaucratiques. La position occup\u00e9e se trouve d\u00e9finie ant\u00e9rieurement \u00e0 la personne qui l&rsquo;occupe, et ind\u00e9pendamment d&rsquo;elle \u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>C&rsquo;est l&#8217;emploi, pourrions-nous rajouter.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Et cette d\u00e9personnalisation des moyens de la r\u00e9ussite n&rsquo;exclut pas, cependant, la personnalisation de ses fins. Car ce qui est en jeu dans une carri\u00e8re c&rsquo;est, essentiellement, une ambition individuelle, qui vise \u00e0 augmenter la grandeur de la personne, personnalisation qui sera bien entendu discr\u00e9dit\u00e9e lorsque la personne aura comme seule fin ce qu&rsquo;on appelle \u00ab\u00a0carri\u00e9risme\u00a0\u00bb. Aussi, la grandeur de la personne doit \u00eatre proportionnelle \u00e0 la grandeur de l&rsquo;int\u00e9r\u00eat g\u00e9n\u00e9ral servit \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Or cette double et contradictoire caract\u00e9ristique de la carri\u00e8re &#8211; d\u00e9personnalisation des moyens \u00e0 travers la standardisation, a personnalisation des fins \u00e0 travers l&rsquo;ambition &#8211; attente fondamentalement aux valeurs qu&rsquo;incarnent par excellence, aujourd&rsquo;hui, les artistes \u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Ces valeurs sont, d&rsquo;une part, la singularit\u00e9, qui fait de la personne du cr\u00e9ateur, authentifi\u00e9e par la signature, le porteur privil\u00e9gi\u00e9 de toute innovation, de toute invention (sur le mod\u00e8le des \u00ab\u00a0avant-gardes\u00a0\u00bb telles qu&rsquo;elles existent depuis environ un si\u00e8cle): singularit\u00e9 bien \u00e9videmment antinomique de toute standardisation. Et, d&rsquo;autre part, l&rsquo;intemporalit\u00e9, en laquelle la capacit\u00e9 \u00e0 r\u00e9sister \u00e0 la d\u00e9gradation des corps et \u00e0 la contingence des moments d&rsquo;une vie se mesure \u00e0 la p\u00e9rennit\u00e9 d&rsquo;un objet constitu\u00e9 en \u0153uvre et, comme telle, appel\u00e9e \u00e0 survivre, dans la post\u00e9rit\u00e9, \u00e0 la personne de son auteur, et ainsi \u00e0 le d\u00e9passer : intemporalit\u00e9 \u00e0 laquelle ne peut certes pr\u00e9tendre la plus r\u00e9ussie des carri\u00e8res (sauf \u00e0 se transformer en \u00ab\u00a0destin\u00a0\u00bb h\u00e9ro\u00efque promis \u00e0 la l\u00e9gende) \u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab C&rsquo;est pourquoi la r\u00e9ussite artistique, d\u00e8s lors que sous sa forme moderne elle comporte une certaine exigence de singularit\u00e9 dans sa d\u00e9marche et d&rsquo;intemporalit\u00e9 dans ses r\u00e9sultats, implique \u00e0 la fois la personnalisation des moyens \u2014 autrement dit, l&rsquo;invention de chemins nouveaux ouverts par un individu isol\u00e9 face \u00e0 la tradition; et la d\u00e9personnalisation des fins de la r\u00e9ussite \u2014 autrement dit, la cr\u00e9ation d&rsquo;objets appel\u00e9s \u00e0 cristalliser, durablement, des valeurs reconnues bien au del\u00e0 de la personne de l&rsquo;auteur, semblable en sa finitude temporelle et spatiale \u00e0 n&rsquo;importe quel \u00eatre humain \u00bb <\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab C&rsquo;est ainsi que dans les arts plastiques tels qu&rsquo;ils se pratiquent aujourd&rsquo;hui, on pourra d\u00e9crire les principaux moments d&rsquo;une vie professionnelle r\u00e9ussie, \u00e0 travers l&rsquo;int\u00e9gration progressive au march\u00e9 de l&rsquo;art, gr\u00e2ce \u00e0 la reconnaissance par les quatre cercles successifs que constituent les pairs, la critique, les marchands ou m\u00e9c\u00e8nes et, enfin, le public \u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab La <\/em><strong><em>r\u00e9ussite<\/em><\/strong><em> pourra donc s&rsquo;\u00e9valuer en fonction de crit\u00e8res relativement standards, qui se r\u00e9sument \u00e0 une double caract\u00e9ristique : capacit\u00e9 \u00e0 rendre monnayables les \u0153uvres, et visible la personne de leur cr\u00e9ateur, ou, plut\u00f4t, son nom \u00bb <\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Le profil de la carri\u00e8re ne se trace plus seulement d&rsquo;apr\u00e8s la succession discontinue des expositions et des apparitions dans la presse (de la presse sp\u00e9cialis\u00e9e \u00e0 la presse non sp\u00e9cialis\u00e9e, qui indique un \u00e9largissement de la notori\u00e9t\u00e9); ni non plus d&rsquo;apr\u00e8s la somme des qualificatifs qui auront \u00e9t\u00e9 attribu\u00e9s par les critiques au travail de l&rsquo;artiste; mais \u00e9galement d&rsquo;apr\u00e8s cette courbe continue qu&rsquo;est l&rsquo;accumulation des chiffres, auxquels se mesure la valeur marchande attribu\u00e9e aux \u0153uvres, parfois longtemps apr\u00e8s la mort de l&rsquo;artiste et d&rsquo;autant plus longtemps, bien s\u00fbr, qu&rsquo;il aura mieux r\u00e9ussi. Cette courbe des cotes contribue \u00e0 formaliser l&rsquo;indicateur de la r\u00e9ussite : ais\u00e9ment contr\u00f4lable, visible sous forme de diagramme et, surtout, comparable aux courbes r\u00e9alis\u00e9es par ces <\/em><strong><em>concurrents<\/em><\/strong><em> que sont les autres artistes \u00bb<\/em>.<a href=\"#_ftn9\" id=\"_ftnref9\">[9]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Nous voyons bien ici que la schizophr\u00e9nie qui semble r\u00e9sulter d&rsquo;une telle situation, o\u00f9 \u00e9thique et authenticit\u00e9 de la pratique viennent se confronter aux \u00e9l\u00e9ments prosa\u00efques d&rsquo;une r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique au sein de laquelle institutions et march\u00e9 m\u00e8nent la danse sur le chemin de la reconnaissance, est bien une constante dans le d\u00e9veloppement de l&rsquo;image artistique moderne &#8211; et bien \u00e9videmment contemporaine. Rien de plus naturel aujourd&rsquo;hui que ce trouble constant cr\u00e9\u00e9 par cet injonction contradictoire que doivent porter toutes celles et ceux qui font le choix de pratiquer les arts : si l&rsquo;originalit\u00e9 et la singularit\u00e9 sont les maitres mots au sein d&rsquo;une production artistique port\u00e9e par le principe d&rsquo;invention, elles ne peuvent paradoxalement aujourd&rsquo;hui se passer, pour qu&rsquo;une reconnaissance vivante de l&rsquo;artiste soit possible, des piliers de la r\u00e9alit\u00e9 socio-\u00e9conomique que sont le march\u00e9 et les institutions.<\/p>\n\n\n\n<p>Et au sein de cette r\u00e9alit\u00e9 socio-artistique, l&rsquo;artiste, tiraill\u00e9 entre un d\u00e9sir de libert\u00e9 absolue et la petite voix \u00ab\u00a0r\u00e9aliste\u00a0\u00bb du monde ordinaire qui siffle \u00e0 son oreille les commandements d&rsquo;une carri\u00e8re artistique r\u00e9ussie, ressemble fort, sur l&rsquo;\u00e9chiquier des rapports sociaux, \u00e0 ce fou dont la diagonale sur laquelle il se d\u00e9place ne permet pas toujours d&rsquo;\u00e9viter les obstacles &#8211; ou les barrages &#8211; produits par une r\u00e9alit\u00e9 psycho-sociale contradictoire. Il y a effectivement de quoi devenir fou, une moiti\u00e9 id\u00e9alisant ce que l&rsquo;autre moiti\u00e9 n&rsquo;a de cesse de <em>\u00ab<\/em> ramener sur terre <em>\u00bb<\/em>. Cette dichotomie alimente bien entendu r\u00e9guli\u00e8rement les discours autour du statut social de l&rsquo;artiste o\u00f9 la balle que forme le travail concret artistique circule entre les injonctions r\u00e9aliste d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 &#8211; renvoyant grossi\u00e8rement aux voies pragmatiques du march\u00e9 de l&rsquo;art &#8211; et les visions \u00ab passionnalistes \u00bb qui, quant \u00e0 elles, enveloppent les pratiques artistiques d&rsquo;une n\u00e9buleuse auratique qui les porte hors de toute cat\u00e9gorisation norm\u00e9e (l&rsquo;art est une passion, non un travail : aussi, il se pratique en dehors des chemins battus de la production ordinaire).<\/p>\n\n\n\n<p>Malgr\u00e9 tout cela, <em>la professionnalisation de l\u2019activit\u00e9 artistique&nbsp;<\/em>\u2013 qui par d\u00e9finition est le processus par lequel on am\u00e9liore les conditions de possibilit\u00e9 des pratiques pour ne pas qu&rsquo;elles restent, par opposition, dans l&rsquo;amateura \u2013 est depuis quelques ann\u00e9es l\u2019objet d\u2019un questionnement dont on doit l\u2019origine sans doute \u00e0 ce constat parfois am\u00e8re d\u2019une vie artistique instable et pr\u00e9caire au sein d\u2019un milieu dit \u00ab&nbsp;culturel&nbsp;\u00bb qui, s\u2019il ne peut exister sans les productions artistiques, ne semble pas donner la possibilit\u00e9 aux artistes eux-m\u00eames de, selon l\u2019expression consacr\u00e9e, \u00ab&nbsp;vivre de leur art&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et poser que l&rsquo;artiste puisse \u00ab\u00a0vivre de sa pratique\u00a0\u00bb suppose, en ce sens, que celui-ci puisse, en toute libert\u00e9, arpenter au quotidien les chemins de l&rsquo;exp\u00e9rimentation esth\u00e9tique, ceci dans une forme temporelle qui, professionnelle ou non, s&rsquo;apparenterait \u00e0 un temps plein. C&rsquo;est ici que l&rsquo;expression \u00ab\u00a0vivre de son art\u00a0\u00bb, si nous l\u2019amputons bien s\u00fbr de son fantasme boh\u00e8me d\u2019une vie faite uniquement d\u2019amour de l\u2019art et d\u2019eau fra\u00eeche, prend tout son sens, ou plut\u00f4t donne \u00e0 la temporalit\u00e9 \u00ab\u00a0pleine et enti\u00e8re\u00a0\u00bb de la production tout son sens. Cette id\u00e9e simple de supposer que les artistes puissent \u00ab&nbsp;<em>vivre de<\/em>&nbsp;\u00bb suppose&nbsp;que celui ou celle qui pratique puisse le faire sans b\u00e9quilles, que ces derni\u00e8res soient subventionn\u00e9es ou obtenues sur un march\u00e9 de biens artistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, si d&rsquo;un c\u00f4t\u00e9 on peut avancer de mani\u00e8re l\u00e9gitime qu&rsquo;il y a bien une nature publique des activit\u00e9s artistiques, il demeure, entre cette derni\u00e8re et l\u2019horizon de sa l\u00e9galit\u00e9 abstraite \u2013 les droits sociaux dont parle Aur\u00e9lien Catin \u2013 un brouillard que m\u00eame les Britanniques n\u2019oserait imaginer !<\/p>\n\n\n\n<p>Et poser la question du <strong>temps plein artistique non pr\u00e9caire<\/strong>, c&rsquo;est \u00e9galement poser la question de la souverainet\u00e9 du temps de la production, de ce que nous, producteurs, entendons par <strong><em>\u00ab\u00a0temporalit\u00e9 productive libre\u00a0\u00bb<\/em><\/strong> durant laquelle nous nous <em>rendons disponibles \u00e0 notre pratique \u00e0 laquelle nous nous consacrons <\/em><strong><em>\u00e0 plein temps<\/em><\/strong><em>.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Mais qu&rsquo;entend-on par \u00ab\u00a0temps libre\u00a0\u00bb ?<\/p>\n\n\n\n<p>Le CREDOC publiait en 2004 un cahier de recherche intitul\u00e9 <em>\u00ab&nbsp;Les pratiques du temps libre&nbsp;\u00bb<\/em>, sous-titr\u00e9&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Occupation du temps libre&nbsp;: une norme de consommation in\u00e9galement partag\u00e9e&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Les auteurs de l\u2019\u00e9tude pr\u00e9cisent que leur analyse se consacre&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;\u00e0 un registre particulier de la consommation des m\u00e9nages, constitu\u00e9 par les d\u00e9penses qu\u2019engendre l\u2019occupation du temps libre des individus, qu\u2019il s\u2019agisse d\u2019\u00e9quipements, de produits de consommations et de services associ\u00e9s aux activit\u00e9s de divertissement, aux activit\u00e9s culturelles et \u00e0 des activit\u00e9s diverses investies sur le temps de loisir (bricolage, b\u00e9n\u00e9volat\u2026), <\/em><strong><em>\u00e0 l\u2019exclusion des activit\u00e9s r\u00e9tribu\u00e9es<\/em><\/strong><em>.&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/em>L\u2019\u00e9tude cherche donc \u00e0 explorer la question des \u00ab&nbsp;arbitrages&nbsp;\u00bb dans le budget des m\u00e9nages,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;en cherchant en particulier \u00e0 interpr\u00e9ter l\u2019impact du passage aux 35 heures sur les activit\u00e9s de temps libre des Fran\u00e7ais&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on peut d\u2019ores et d\u00e9j\u00e0 \u00e9mettre un doute quant \u00e0 la pertinence d\u2019une telle recherche, il est \u00e9vident que son d\u00e9veloppement se produit au sein d\u2019une \u00ab&nbsp;structure conceptuelle&nbsp;\u00bb historiquement d\u00e9termin\u00e9e, \u00e0 savoir celle qui est n\u00e9e avec \u00ab&nbsp;l\u2019industrialisation bourgeoise&nbsp;\u00bb du XIX\u00e8me si\u00e8cle, le sous-titre de cette \u00e9tude actant que l\u2019occupation du temps libre est une \u00ab&nbsp;norme de consommation&nbsp;\u00bb et ce qu\u2019elle soit \u00e9galement ou in\u00e9galement partag\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;On part de l\u2019hypoth\u00e8se qu\u2019il existe une structure normative de l\u2019occupation du temps libre qui guide les individus dans le choix de leurs activit\u00e9s et induit un registre sp\u00e9cifique de consommations associ\u00e9es \u00e0 l\u2019id\u00e9e de loisirs&nbsp;\u00bb<\/em>. L\u2019hypoth\u00e8se de d\u00e9part est donc claire&nbsp;: le temps libre est une norme de consommation, un \u00ab&nbsp;temps de consommation norm\u00e9&nbsp;\u00bb. L\u2019\u00e9tude se consacre donc \u00e0&nbsp;<em>la consommation des agents \u00e9conomiques que sont les m\u00e9nages<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>La d\u00e9finition du \u00ab&nbsp;temps libre&nbsp;\u00bb est ici la suivante :&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Il s\u2019agit de ce qui reste apr\u00e8s le sommeil, le travail et les activit\u00e9s d\u2019entretien du foyer&nbsp;\u00bb<\/em>. Et puisque le temps libre n\u2019est pas n\u00e9cessairement structur\u00e9 par une activit\u00e9 sp\u00e9cifique, il semble se d\u00e9finir \u00ab&nbsp;en creux&nbsp;\u00bb, par la vacuit\u00e9 de ce qui peut le remplir. Or, il semble \u00e9galement qu\u2019il soit&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;d\u00e9gag\u00e9 des obligations de production (le travail) et de reproduction (le domestique)&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Il nous est \u00e9galement rappel\u00e9 que&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;la probl\u00e9matique actuelle du temps libre est plus que jamais d\u00e9pendante de l\u2019\u00e9volution des conditions de travail, c\u2019est-\u00e0-dire des mutations en cours dans le fonctionnement des entreprises&nbsp;\u00bb<\/em>. Ce rappel d\u00e9bouche sur une remarque&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;L\u2019\u00e9volution en cours des modes d\u2019organisation du travail s\u2019accompagne d\u2019un renforcement de la pression de la productivit\u00e9 pour les actifs ayant un emploi et de la marginalisation d\u2019un grand nombre d\u2019actifs sans emploi<\/em>&nbsp;\u00bb, ce qui \u2013 si l\u2019on contourne la grammaire du \u00ab&nbsp;politiquement correct&nbsp;\u00bb \u2013 les identifie comme \u00ab&nbsp;inactifs&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans un article datant de 1981, le philosophe Michel Bellefleur entreprend une relecture de l\u2019\u00e9volution du loisir. Celui-ci propose une hypoth\u00e8se macro-historique concernant cette \u00e9volution&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Aussi longtemps que l\u2019humanit\u00e9 n\u2019a dispos\u00e9 que d\u2019instruments de production pr\u00e9-industriels ou pr\u00e9-technologiques, une repr\u00e9sentation ou conception relativement stable, quoique avec des variantes mineures, a perdur\u00e9 au sujet du loisir \u00e0 travers de nombreux si\u00e8cles. Son existence a \u00e9t\u00e9 justifi\u00e9e en tant que mode de vie privil\u00e9gi\u00e9 pour les classes sociales dominantes, en parfaite dichotomie avec le travail qui \u00e9tait l\u2019apanage exclusif des classes domin\u00e9es&nbsp;\u00bb<\/em>. Et effectivement, comme le rappel Georges Duby,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;ni la soci\u00e9t\u00e9 romaine, ni les soci\u00e9t\u00e9s germaniques n\u2019\u00e9taient des soci\u00e9t\u00e9s d\u2019\u00e9gaux. Les unes et les autres reconnaissent la pr\u00e9\u00e9minence d\u2019une noblesse, d\u2019une aristocratie. C\u2019est ce qu\u2019\u00e9tait la classe s\u00e9natoriale dans l\u2019Empire et ce que formaient chez les peuples \u00ab&nbsp;barbares&nbsp;\u00bb, les parents, les camarades des chefs de guerre, dont les lign\u00e9es apparaissent dou\u00e9es de certains privil\u00e8ges. Les unes et les autres pratiquaient l\u2019esclavage. Et la guerre permanente entretenait la puissance d\u2019une classe servile, r\u00e9g\u00e9n\u00e9r\u00e9e r\u00e9guli\u00e8rement par les rafles op\u00e9r\u00e9es sur les territoires voisins<\/em>.&nbsp;<em>C\u2019est donc trois positions \u00e9conomiques fondamentales diff\u00e9rentes qui s\u2019\u00e9tablirent au sein du corps social. Celle des esclaves, ali\u00e9n\u00e9s, celle des paysans libres et celle des \u00ab&nbsp;grands&nbsp;\u00bb, ma\u00eetres du travail des autres et de ses fruits. Tout le mouvement de l\u2019\u00e9conomie, la production, la consommation, le transfert des richesses, se trouvait command\u00e9 par une telle configuration<\/em>&nbsp;\u00bb.<a href=\"#_ftn10\" id=\"_ftnref10\">[10]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Le loisir \u00e0 donc d&rsquo;abord \u00e9t\u00e9 d\u00e9termin\u00e9 en fonction de son \u00ab&nbsp;autre&nbsp;\u00bb n\u00e9gatif qu\u2019est le travail, ce dernier \u00e9tant d&rsquo;abord consid\u00e9r\u00e9 comme l\u2019activit\u00e9&nbsp;<em>n\u00e9cessaire \u00e0 la production de la subsistance<\/em>. Ce cadre de pens\u00e9e produit donc une s\u00e9paration au sein de laquelle l\u2019actif de la subsistance &#8211; le travail &#8211; demeure un \u00ab&nbsp;labeur&nbsp;\u00bb, une peine n\u00e9cessaire. Il fallait donc, au sein de la repr\u00e9sentation g\u00e9n\u00e9rale des soci\u00e9t\u00e9s traditionnelles, un espace-temps qui, en se situant de l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 du miroir, se d\u00e9finisse en opposition \u00e0 la peine exerc\u00e9e. Le loisir \u00e9tait donc l\u2019autre du travail dans ce qu\u2019il incarne de moins \u00ab&nbsp;animal&nbsp;\u00bb dans l\u2019agir humain. Il \u00e9tait certes l\u2019apanage d\u2019une classe sociale d\u00e9termin\u00e9e \u2013 le citoyen libre chez les Romains ou l\u2019aristocratie et l\u2019Eglise au Moyen-\u00e2ge \u2013 mais la s\u00e9paration reste le fondement de cette repr\u00e9sentation. \u00ab&nbsp;Laborare&nbsp;\u00bb est une tache servile chez les Romains et le syst\u00e8me f\u00e9odale, en instaurant trois groupe sociaux dans la r\u00e9partition des fonctions au sein de la soci\u00e9t\u00e9, d\u00e9finit&nbsp;<em>ceux qui prient<\/em>,&nbsp;<em>ceux qui font la guerre<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>ceux qui \u00ab&nbsp;travaillent&nbsp;\u00bb<\/em>. Ici, la \u00ab&nbsp;majorit\u00e9 laborieuse&nbsp;\u00bb est constitu\u00e9e de paysans \u2013 libres ou esclaves \u2013 servant \u00e0 la reproduction des besoins n\u00e9cessaires \u00e0 leur subsistance. Pourtant, poss\u00e9der le temps du loisir ne signifie pas que l\u2019on ne fasse rien mais suppose que l\u2019on s\u2019active \u00e0 autre chose que la simple reproduction des besoins : LE loisir.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfants de la \u00ab&nbsp;modernit\u00e9&nbsp;\u00bb, nous sommes pass\u00e9s comme par enchantement <em>du loisir aux loisirs<\/em>. Ce que nous connaissons aujourd\u2019hui comme \u00ab&nbsp;temps libre&nbsp;\u00bb se conjugue donc au pluriel. Pourtant, dans le passage du loisir traditionnel aux loisirs contemporains, la distinction singulier\/pluriel change-t-elle effectivement la nature du probl\u00e8me ?<\/p>\n\n\n\n<p>Cette question du \u00ab\u00a0temps libre\u00a0\u00bb nous renvoie d&rsquo;abord \u00e0 l\u2019id\u00e9e que l\u2019on se fait de l\u2019usage du temps et de ce qui, dans sa compartimentation, le remplit. Ressurgissent ici les fant\u00f4mes d\u2019une bataille&nbsp;<em>contre le temps<\/em>&nbsp;et&nbsp;<em>pour le temps<\/em>.&nbsp;Pourtant, cette bataille pour le temps suppose \u00ab\u00a0d&rsquo;avoir du temps\u00a0\u00bb. Or, <em>\u00ab&nbsp;s\u2019il y a quelque chose qu\u2019on ne peut en aucun cas donner&nbsp;<\/em>[et donc poss\u00e9der],<em>&nbsp;c\u2019est le temps, puisque ce n\u2019est rien et que cela en tout cas n\u2019appartient proprement \u00e0 personne&nbsp;; si certaines personnes ou certaines classes sociales ont plus de temps que d\u2019autre, et c\u2019est au fond <\/em><strong><em>le plus grave enjeu de l\u2019\u00e9conomie politique<\/em><\/strong><em>, ce n\u2019est certainement pas le temps lui-m\u00eame qu\u2019elles poss\u00e8dent.[\u2026] Cette locution idiomatique, \u00ab&nbsp;donner le temps&nbsp;\u00bb [\u2026] vise moins le temps lui-m\u00eame et proprement que le temporel ou&nbsp;<\/em><strong><em>ce qu\u2019il y a dans le temps<\/em><\/strong><em>&nbsp;\u00bb (<\/em>Jacques Derrida,&nbsp;<em>Donner le temps)<\/em>.&nbsp;&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Dans son r\u00e9cit philosophique <em>Donner le temps<\/em>, le philosophe Jacques Derrida s\u2019achemine sur le terrain du don et du temps et se d\u00e9place en funambule sur un fil qu\u2019il utilise pour coudre en pens\u00e9e cette \u00ab impossibilit\u00e9 pensable \u00bb caract\u00e9ris\u00e9e par ce couple du don et du temps. Si les questions qui concernent les expressions telles que \u00ab prendre son temps \u00bb, \u00ab donner tout son temps \u00bb, \u00ab donner le reste du temps \u00bb, ou encore \u00ab avoir le temps \u00bb ouvrent le texte, elles amorcent une r\u00e9flexion sur le temps et ce qu\u2019il est (l\u2019\u00eatre du temps) : <em>\u00ab Qu\u2019est-ce que le temps peut avoir \u00e0 faire avec le don ? Qu\u2019est-ce qu\u2019il y aurait \u00e0 voir ? [\u2026] En tout cas, le temps ne donne rien \u00e0 voir. Il est l\u2019\u00e9l\u00e9ment de l\u2019invisibilit\u00e9 m\u00eame. Il soustrait tout ce qui pourrait se donner \u00e0 voir. Il se soustrait lui-m\u00eame \u00e0 la visibilit\u00e9. On ne peut qu\u2019\u00eatre aveugle au temps, \u00e0 la disparition essentielle du temps alors que pourtant d\u2019une certaine mani\u00e8re rien n\u2019appara\u00eet qui ne demande et ne prenne du temps. \u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019id\u00e9e de temps est&nbsp;<em>proprement<\/em>&nbsp;invisible, elle est possiblement quantifiable et d\u00e9limitable dans sa ph\u00e9nom\u00e9nalit\u00e9 \u2013 ce que dit Jacques Derrida lorsqu\u2019il pr\u00e9cise que \u00ab&nbsp;<em>cette locution idiomatique, \u00ab&nbsp;donner le temps&nbsp;\u00bb [\u2026] vise moins le temps lui-m\u00eame et proprement que le temporel ou ce qu\u2019il y a dans le temps&nbsp;\u00bb.<\/em> Et si \u00ab\u00a0poss\u00e9der\u00a0\u00bb ce temps &#8211; socialement ou individuellement &#8211; implique que celui-ci soit \u00ab\u00a0libre\u00a0\u00bb &#8211; puisque nous en serions \u00ab\u00a0ma\u00eetre\u00a0\u00bb, il est \u00e9vident que c\u00a0\u00bbest bien une question de \u00ab\u00a0pouvoir\u00a0\u00bb qui est en jeu plus qu&rsquo;une question \u00ab\u00a0d&rsquo;avoir\u00a0\u00bb. Car c\u2019est autour de cette lib\u00e9ration \u2013 et de l\u2019id\u00e9alit\u00e9 que cette expression v\u00e9hicule \u2013 que semblent s\u2019organiser les rapports de forces sur la surface sociale des choses : la souverainet\u00e9 sur ce qui remplit ce temps. Et le n\u0153ud qui ne cesse de se faire et de se d\u00e9faire est bien cette r\u00e9alit\u00e9 dans laquelle cette possibilit\u00e9 m\u00eame du temps reste l\u2019enjeu majeur&nbsp;des prises de pouvoir diverses. Or, qui poss\u00e8de le temps et qui le lib\u00e8re&nbsp;? Et pour nous lib\u00e9rer de quoi&nbsp;? Cela se r\u00e9sumerait-il alors \u00e0 lib\u00e9rer quelques heures, quelques moments apparemment&nbsp;<em>non assujettis<\/em>&nbsp;? Et pour quoi faire&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Temps libre, vous avez-dit ?<\/p>\n\n\n\n<p>La bourgeoisie a graduellement et id\u00e9ologiquement d\u00e9truit la dichotomie sociale qui existait entre le travail et le loisir et l&rsquo;a progressivement instaur\u00e9 au sein d\u2019une m\u00eame existence (et non plus dans des existences s\u00e9par\u00e9es au sein de classes sociales). M\u00eame si ceci ne signifiera pas pour autant une reconnaissance des m\u00eames droits pour tous ceux qui \u00ab&nbsp;travaillent&nbsp;\u00bb, cette pens\u00e9e r\u00e9ussira \u00e0 affranchir l\u2019id\u00e9e de travail de son \u00e9tymologie p\u00e9jorative, associ\u00e9e au terme d\u2019esclavage, de tourment ou de torture. Elle r\u00e9ussira donc \u00e0 lui conf\u00e9rer une nouvelle valorisation sociale, positive. Cette&nbsp;<em><strong>valorisation du travail<\/strong><\/em>&nbsp;sera m\u00eame avanc\u00e9e comme la cause et la source de la \u00ab&nbsp;richesse&nbsp;\u00bb d\u2019une nation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le sociologue et \u00e9conomiste Bernard Friot nous invite \u00e0 comprendre le processus de d\u00e9senclavement du travail des institutions religieuses, claniques ou princi\u00e8res comme l\u2019essence m\u00eame du Capitalisme &#8211; autre nom de l&rsquo;\u00e9conomie de la propri\u00e9t\u00e9 lucrative bourgeoise. Ici d\u00e9bute la sur-valorisation originaire du travail pour la bourgeoisie ayant comme effet id\u00e9ologique la d\u00e9valorisation de la vie hors travail. Le loisir perd paradoxalement le sens donn\u00e9 jusqu\u2019alors et ce qu\u2019on lui avait accol\u00e9 comme signification bascule pour le coup dans l\u2019orbite du travail. Le fait de \u00ab&nbsp;perdre son temps&nbsp;\u00bb devient alors immoral et source de vice. <strong>\u00ab&nbsp;LE loisir&nbsp;\u00bb en vient donc \u00e0 s\u2019inscrire comme un reste<\/strong>. Pourtant, ce que Max Weber appelle l\u2019\u00e9thique protestante \u2013 ce que nous pouvons appeler l\u2019asc\u00e9tisme de la bourgeoisie \u2013 ne durera que le temps de son ascension vers la fortune et le pouvoir, m\u00eame si cette \u00ab&nbsp;valorisation du travail&nbsp;\u00bb constitue&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;une sorte de r\u00e9volution copernicienne par rapport \u00e0 la soci\u00e9t\u00e9 antique qui m\u00e9prisait le travail au point de lui conf\u00e9rer le statut de t\u00e2che servile, sans gloire ni grandeur, rel\u00e9gu\u00e9 au groupe sociaux dont le r\u00f4le \u00e9tait de servir&nbsp;\u00bb<\/em> : <em>\u00ab&nbsp;D\u00e9sormais per\u00e7u comme le facteur pr\u00e9pond\u00e9rant de la cr\u00e9ation de richesses des nations par les \u00e9conomistes, en m\u00eame temps que comme&nbsp;<\/em><strong><em>activit\u00e9 majeure permettant le d\u00e9veloppement de la personne humaine par les philosophes et les moralistes,<\/em><\/strong><em>&nbsp;le travail est devenu la nouvelle providence d\u2019un monde en voie de s\u00e9cularisation&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p>Temps libre, vous avez-dit ?<\/p>\n\n\n\n<p>Au cours d\u2019un colloque autour de la figure de l\u2019amateur organis\u00e9 par l\u2019IRI, le philosophe Fr\u00e9d\u00e9ric Pouillaude consacrait son intervention \u00e0 la figure de l\u2019artiste en professionnel, en pr\u00e9cisant que, puisque l\u2019amateur ne semble s\u2019entendre aujourd\u2019hui que par opposition au professionnel,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;il est d\u00e8s lors n\u00e9cessaire d\u2019<\/em><strong><em>analyser les dispositifs d\u2019identification professionnelle organisant le travail artistique<\/em><\/strong><em> et, de ce fait, de voir dans l\u2019intermittence du spectacle l\u2019un de ces dispositifs&nbsp;\u00bb<\/em>.<a href=\"#_ftn11\" id=\"_ftnref11\">[11]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Il s\u2019agit donc pour lui d\u2019analyser \u00e0 ce moment les dispositifs de <strong>l\u2019organisation du travail en art<\/strong>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Le r\u00e9gime d\u2019indemnisation des intermittents du spectacle fonctionne et existe encore comme une telle instance d\u2019identification professionnelle. Peut-\u00eatre m\u00eame un cas \u00e9minent et exemplaire d\u2019identification. <strong>On consid\u00e8re comme professionnel \u2013 dans le monde du spectacle \u2013 un individu \u00e0 partir du moment o\u00f9 cet individu acc\u00e8de au dit statut d\u2019intermittent, c\u2019est-\u00e0-dire \u00e0 partir du moment o\u00f9, pour cet individu, il y a ouverture de droits au sein de l\u2019assurance ch\u00f4mage selon une annexe sp\u00e9cifique d\u00e9rogatoire par rapport au r\u00e9gime g\u00e9n\u00e9ral<\/strong><\/em><strong>&nbsp;<\/strong><em><strong>&nbsp;\u00bb<\/strong><\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il rappelle le premier paradoxe de ce syst\u00e8me (syst\u00e8me \u00e0 la fois d\u2019identification et d\u2019indemnisation), \u00e0 savoir la fa\u00e7on dont l\u2019identification d\u2019une activit\u00e9 professionnelle semble reposer sur le type d\u2019indemnisation qu\u2019ouvre la cessation de cette m\u00eame activit\u00e9 professionnelle. <strong>C\u2019est le \u00ab&nbsp;type du ch\u00f4mage&nbsp;\u00bb qui d\u00e9finit la profession<\/strong>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il pose ensuite le second paradoxe&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;On ne peut prendre au s\u00e9rieux la figure de l\u2019amateur sans s\u2019interroger sur les conditions mat\u00e9rielles de possibilit\u00e9s, c\u2019est-\u00e0-dire sur <\/em><strong><em>les conditions par lesquelles s\u2019ouvriraient pour tous des espaces de temps v\u00e9ritablement libres, c\u2019est-\u00e0-dire soustraits \u00e0 l\u2019alternative ferm\u00e9e du travail et des loisirs.<\/em><\/strong><em> Sauf \u00e0 supposer que l\u2019art et les activit\u00e9s artistiques ne s\u2019adressent qu\u2019aux riches, <strong>on ne peut penser l\u2019exercice d\u2019activit\u00e9s s\u00e9rieuses et gratuites sans examiner les conditions par lesquelles le temps humain pourrait \u00eatre lib\u00e9r\u00e9<\/strong><\/em><strong>&nbsp;\u00bb<\/strong>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Cette hypoth\u00e8se lib\u00e9ratrice supposerait une dissociation progressive du revenu et du travail. Et c\u2019est donc relativement \u00e0 cette question que le r\u00e9gime des intermittents du spectacle a \u00e9t\u00e9 envisag\u00e9 par certains comme l\u2019esquisse d\u2019une telle <strong>dissociation entre revenu et temps de travail.<\/strong>&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Ce syst\u00e8me figurerait alors le mod\u00e8le et l\u2019espoir d\u2019une possible r\u00e9appropriation \u00e9mancipatrice de la pr\u00e9carit\u00e9 du travail, \u00e9mancipation qui pourrait \u00eatre \u00e9tendue \u00e0 d\u2019autres champs, dans la mesure o\u00f9 l\u2019intermittence et la pr\u00e9carit\u00e9 gouvernent aujourd\u2019hui le travail&nbsp;\u00bb<\/em>. Voici l\u2019argument&nbsp;qui est donn\u00e9 par ces penseurs de l\u2019intermittence :&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Au c\u0153ur de cette organisation singuli\u00e8re du travail artistique qu\u2019est l\u2019intermittence, on trouverait non seulement comme un mod\u00e8le d\u2019accompagnement social de la pr\u00e9carit\u00e9, c\u2019est-\u00e0-dire de la rar\u00e9faction et de l\u2019\u00e9clatement du travail dans les soci\u00e9t\u00e9s contemporaines mais aussi plus radicalement <\/em><strong><em>l\u2019espoir d\u2019une lib\u00e9ration du temps libre<\/em><\/strong><em>. La figure de l\u2019amateur serait \u00e0 chercher au c\u0153ur m\u00eame de l\u2019activit\u00e9 artistique pr\u00e9caire et intermittente&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et dans cette logique de l\u2019articulation de l\u2019art et du travail aujourd\u2019hui, Fr\u00e9d\u00e9ric Pouillaude se propose de pr\u00e9senter les analyses de <strong>Pierre-Michel MENGER<\/strong>. Si le premier insiste sur le fait que la position du sociologue&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;a le m\u00e9rite de la clart\u00e9 et de la radicalit\u00e9&nbsp;\u00bb<\/em>, il nous fait part de son sentiment&nbsp;: il y a quelque chose d\u2019assez s\u00e9duisant dans la dimension dissolvante des analyses de Menger. A la question de savoir comment les activit\u00e9s artistiques peuvent ou non s\u2019inscrire au sein de l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale et se penser in fine comme travail, la positon de MENGER est la suivante (radicale)&nbsp;:&nbsp;<em><strong>\u00ab&nbsp;<\/strong><\/em><strong><em>Non l\u2019art n\u2019est pas ou n\u2019est plus l\u2019au-del\u00e0 du travail mais il ne constitue pas non plus (comme l\u2019esp\u00e9rait Adorno) une poche de r\u00e9sistance interne de probl\u00e9matiques au sein du Capitalisme&nbsp;: il est devenu le laboratoire, et m\u00eame la forme la plus avanc\u00e9e dans cette forme d\u2019organisation du travail de l\u2019ultra lib\u00e9ralisme \u00e9conomique. L\u2019artiste, dans les modalit\u00e9s d\u2019organisation de son travail et de coop\u00e9ration qu\u2019il met en \u0153uvre, figurerait le travailleur du futur en r\u00e9gime ultra lib\u00e9ral&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong><strong>.<\/strong>&nbsp;Les activit\u00e9s de cr\u00e9ation artistiques ne sont pas ou plus pour lui (Menger) l\u2019envers du travail mais au contraire de plus en plus revendiqu\u00e9es comme l\u2019expression la plus avanc\u00e9e des nouveaux modes de production et des nouvelles relations d\u2019emploi engendr\u00e9es par les mutations r\u00e9centes du Capitalisme. C\u2019est dans les paradoxes du travail artistique que se r\u00e9v\u00e8lent quelques-unes des mutations les plus significatives du travail et du syst\u00e8me d\u2019emploi moderne&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>fort degr\u00e9 d\u2019investissement et d\u2019engagement dans l\u2019activit\u00e9, autonomie \u00e9lev\u00e9e dans le travail, flexibilit\u00e9 accept\u00e9e, voire revendiqu\u00e9e, arbitrage risqu\u00e9 entre gains mat\u00e9riels et gratification souvent non mon\u00e9taires, exploitation strat\u00e9gique des manifestations in\u00e9galitaires du talent \u00bb<\/em>.&nbsp;Le travail artistique reproduirait ou annoncerait donc certaines mutations du travail contemporain.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Menger, toujours, l\u2019artiste voisine avec une incarnation possible du travailleur du futur, avec la figure du professionnel inventif, mobile, indocile aux hi\u00e9rarchies, intrins\u00e8quement motiv\u00e9, pris dans une \u00e9conomie de l\u2019incertain et plus expos\u00e9 aux risques de concurrence interindividuels et aux nouvelles ins\u00e9curit\u00e9s des trajectoires professionnelles, comme si l\u2019art \u00e9tait devenu un principe de fermentation du Capitalisme, <strong>comme si l\u2019artiste lui-m\u00eame exprimait \u00e0 pr\u00e9sent avec toutes ses ambivalences un id\u00e9al possible du travail qualifi\u00e9 \u00e0 forte valeur ajout\u00e9e.<\/strong> Lorsqu\u2019il \u00ab&nbsp;r\u00e9ussit&nbsp;\u00bb, l\u2019artiste tendrait donc \u00e0 rejoindre l\u2019univers des consultants, des managers se pensant comme les entrepreneurs de leur propre carri\u00e8re.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>l\u2019ouvrage de Menger, selon le philosophe, reste \u00ab&nbsp;sous influence&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir sous l\u2019h\u00e9ritage de&nbsp;l\u2019ouvrage de Luc Boltanski et Eve Chiapello, ceux-ci montrant dans leur ouvrage comment le discours manag\u00e9rial a, tout au long de la fin des ann\u00e9es 70 et le d\u00e9but des ann\u00e9es 80, int\u00e9gr\u00e9 et r\u00e9cup\u00e9r\u00e9 certaines valeurs et certains modes d\u2019organisation issus du champ des arts. Pour rappel&nbsp;: <strong>forte autonomie et forte mobilisation du travailleur, flexibilit\u00e9<\/strong>, etc. <strong>On assiste donc \u00e0 une r\u00e9cup\u00e9ration d\u2019une critique libertaire et artiste par le discours manag\u00e9rial et \u00e0 son int\u00e9gration dans de nouveaux modes d\u2019organisation du travail.<\/strong> Donc, le travail ordinaire au sein de l\u2019\u00e9conomie g\u00e9n\u00e9rale prendrait pour mod\u00e8le l\u2019organisation des activit\u00e9s artistiques&nbsp;:&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Trop de travail, trop de pression, paiement suivant les r\u00e9sultats, mais de quoi vous plaigniez-vous&nbsp;: vous travaillez comme des artistes<\/em>&nbsp;\u00bb. Il faut donc voir en retour comment l\u2019organisation m\u00eame du travail artistique reproduit ou annonce les mutations de l\u2019organisation du travail au sein de l\u2019\u00e9conomie capitaliste. L\u2019argument de Pierre-Michel Menger est le suivant&nbsp;: la fabrique des in\u00e9galit\u00e9s fond\u00e9e sur des in\u00e9galit\u00e9s minimes de talent d\u00e9bouche sur des in\u00e9galit\u00e9s de r\u00e9ussite consid\u00e9rables du fait de <strong>la cotation des individus par la r\u00e9putation (comme reflet de la comp\u00e9tence), et de la mise sous pression constante, projet apr\u00e8s projet, de ce&nbsp;<\/strong><em><strong>capital r\u00e9putationnel<\/strong><\/em><strong>.<\/strong> L\u2019hyper-flexibilit\u00e9 des relations d\u2019emploi entra\u00eene la disparition des \u00ab permanents \u00bb, la dissociation radicale du lien employeur\/employ\u00e9 ainsi que la constitution de l\u2019individu comme entrepreneur de sa propre carri\u00e8re, c&rsquo;est \u00e0 dire en tant que gestionnaire de son capital \u00ab\u00a0r\u00e9putationnel\u00a0\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le nouvel esprit du Capitalisme, Christian Boltanski, Eve Chiapello, Paris, Gallimard, coll. \u00ab&nbsp;NRF essais&nbsp;\u00bb, 1999<\/p>\n\n\n\n<p>Concurrence bien ordonn\u00e9e commence bien \u00e9videmment par soi m\u00eame&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-xeUZxL\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Techniques de l&rsquo;otium : pour une approche philosophique du travail artistique<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>De mani\u00e8re g\u00e9n\u00e9rale, on peut dire que ce qui oriente aujourd\u2019hui une grande partie des syst\u00e8mes de production au sein de l\u2019\u00e9conomie mon\u00e9taire (marchande et non marchande) est la raison dite \u00ab&nbsp;instrumentale&nbsp;\u00bb, dont l\u2019horizon est la production de valeur d\u2019usage, que celle-ci soit pay\u00e9e par l\u2019achat des consommateurs (biens et services \u00e0 valeur mon\u00e9taire marchande) ou par l\u2019imp\u00f4t (paiement socialis\u00e9). Cette raison optimise aujourd\u2019hui les syst\u00e8mes de production \u2013 principalement industriels \u2013 par un principe de \u00ab&nbsp;ratio&nbsp;productif&nbsp;\u00bb qu\u2019elle nomme \u00ab&nbsp;productivit\u00e9&nbsp;\u00bb et qui est soutenu par le concept d\u2019innovation, appel\u00e9 \u00e9galement \u00ab&nbsp;modernisation&nbsp;\u00bb.&nbsp;Il est entendu \u00e9galement que cette raison commande les activit\u00e9s de ce qu\u2019on appellerait le&nbsp;<em>negotium<\/em>, \u00e0 savoir&nbsp;<em>la sph\u00e8re de la production soumise au calcul<\/em>. Cette sph\u00e8re, c\u2019est le lieu des usages. Cette raison s\u2019appuie donc sur la valeur d\u2019usage, et ce quelle que soit son orientation mon\u00e9taire. Car&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;dans le negotium on trace les \u00e9changes, on quantifie et on calcule le commerce humain<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><em>Le \u00ab negotium \u00bb est le nom que les romains donnaient \u00e0 la sph\u00e8re de la production, elle-m\u00eame soumise au calcul. Ce n\u2019est pas seulement le commerce des marchandises au sens du plan comptable, c\u2019est le commerce au sens large des affaires, le business, l\u2019affairement, c\u2019est aussi le lieu des usages. A l\u2019inverse, l\u2019otium est le temps du loisir libre de tout negotium, de toute activit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 la subsistance : il est en cela le temps de l\u2019existence \u00bb.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab Otium et negotium ont ceci en commun que ces deux activit\u00e9s se d\u00e9ploient avec des supports de m\u00e9moire (hypomnemata). Dans le negotium on trace les \u00e9changes, on quantifie et on calcule le commerce humain. Dans l\u2019otium, les hypomnemata sont mis en \u0153uvre essentiellement dans la vis\u00e9e des objets de la contemplation, skhol\u00e8, qui forment les id\u00e9alit\u00e9s en g\u00e9n\u00e9ral (les objets de l\u2019id\u00e9alisation \u2013 au sens de Freud \u2013, c\u2019est \u00e0 dire aussi de la sublimation) et constituent ce que nous appelons des consistances : ce qui, n\u2019existant pas, consiste d\u2019autant plus (la justice, l\u2019infinit\u00e9 de l\u2019objet de mon d\u00e9sir, le point g\u00e9om\u00e9trique, etc.)<\/em>.<em>&nbsp;Dans l\u2019otium il y a une discipline comprise comme technique de soi donnant acc\u00e8s \u00e0 ce qui n\u2019a pas de prix : c\u2019est celle du sportif qui s\u2019entra\u00eene r\u00e9guli\u00e8rement, celle du moine qui respecte la liturgie, celle de celui qui \u00e9crit quotidiennement ses pens\u00e9es. Ce que Foucault nomme \u00ab l\u2019\u00e9criture de soi \u00bb rel\u00e8ve typiquement de l\u2019otium. Si l\u2019otium est une pratique solitaire, elle est toujours socialement destin\u00e9e et constitu\u00e9e.&nbsp;<\/em><strong><em>Et si otium et negotium, comme existence et subsistance, composent toujours, ils doivent absolument demeurer distincts. Mais ce serait une erreur d\u2019opposer syst\u00e9matiquement otium et negotium car nous retomberions dans une d\u00e9marche fondamentalement m\u00e9taphysique&nbsp;\u00bb<\/em><\/strong>.<a href=\"#_ftn12\" id=\"_ftnref12\">[12]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>On nous dit \u00e9galement qu\u2019\u00e0 ce negotium vient s\u2019accoler (plut\u00f4t que s\u2019opposer)&nbsp;<em>l\u2019otium<\/em>, \u00e0 savoir&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;les activit\u00e9s exerc\u00e9es dans le temps du loisir libre de tout negotium&nbsp;\u00bb.<\/em>&nbsp;Ces activit\u00e9s au sein de l\u2019otium sont mises en \u0153uvre essentiellement dans une vis\u00e9e productive&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;d\u2019objets&nbsp;de la contemplation&nbsp;\u00bb<\/em>. Et il est bien s\u00fbr g\u00e9n\u00e9ralement admis que les pratiques artistiques appartiennent \u00e0 ce domaine.<\/p>\n\n\n\n<p>Le sociologue Pierre Francastel pose que toute soci\u00e9t\u00e9 a pour principale voie de d\u00e9veloppement la cr\u00e9ation et la production \u00ab&nbsp;d\u2019objets&nbsp;\u00bb, que ceux-ci soient d\u2019usage, de consommation, de connaissance, techniques, de croyance, etc. Ceux-ci, en tant que formes constituantes de notre humanit\u00e9, sont produits, et leur fonction, en tant qu\u2019ils sont&nbsp;<em>pro-duits<\/em>, est de&nbsp;<em>pro-ducere<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire \u00ab&nbsp;conduire en avant&nbsp;\u00bb. Cette conduite en avant, en lien direct avec les&nbsp;<em>pro-jections<\/em>&nbsp;multiples et vari\u00e9es que toute soci\u00e9t\u00e9 humaine \u00e9labore afin de se construire et de se constituer, suppose que pro-duire signifie \u00e9galement SE produire en tant que groupement humain et donc SE constituer, ceci afin de pouvoir se pro-jeter. Notre rapport humain au monde \u2013 \u00e0 savoir cette&nbsp;<em>capacit\u00e9 \u00e0 s\u2019ext\u00e9rioriser du flux continu de la vie<\/em>&nbsp;\u2013 ne peut se faire que par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019objets que nous produisons en vue \u00ab&nbsp;d\u2019agir&nbsp;\u00bb sur le monde. Et c\u2019est ce&nbsp;<em>rapport entre la production et l\u2019action<\/em>&nbsp;qui nous permet de nous d\u00e9finir et de nous reconna\u00eetre en tant que&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;groupement humain constitu\u00e9<\/em>&nbsp;\u00bb.&nbsp;<a href=\"#_ftn13\" id=\"_ftnref13\">[13]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>A quel type de production les activit\u00e9s de l\u2019otium appartiennent elles&nbsp;? De quelle nature sont les activit\u00e9s dites artistiques&nbsp;et les <em>\u00ab<\/em> objets \u00bb qu&rsquo;elles produisent ?<\/p>\n\n\n\n<p>Selon le philosophe Bernard Stiegler, l\u2019otium, auquel appartiennent les pratiques artistiques et les formes qui en sont issues, est cens\u00e9 produire du&nbsp;<em>no\u00e9tique<\/em>, donnant aux activit\u00e9s exerc\u00e9es un sens sublimatoire. Mais il rajoute que cette sublimation, aussi capitale et id\u00e9alis\u00e9e soit-elle, ne peut se concevoir sans la conception, l&rsquo;\u00e9laboration et la fabrication de ses objets, cette finalit\u00e9 spirituelle propre aux pratiques de l\u2019otium poss\u00e9dant un rapport \u00e9troit \u00e0 ce qu&rsquo;il nomme la technique.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019acte no\u00e9tique est l\u2019acte d\u2019intelligence par lequel on pense, le terme \u00ab&nbsp;no\u00e9tique&nbsp;\u00bb venant du grec ancien \u00ab&nbsp;No\u00easis&nbsp;\u00bb qui signifie \u00ab&nbsp;l\u2019acte d\u2019intelligence par lequel on pense&nbsp;\u00bb. Il concerne ce qui est du domaine de la pens\u00e9e et de l\u2019esprit, dans le sens spirituel du terme.<\/p>\n\n\n\n<p>Si l\u2019on suit toujours le philosophe,&nbsp;<em>la no\u00e8se<\/em> &#8211; mouvement de l\u2019\u00e2me no\u00e9tique au sein d\u2019une exp\u00e9rience de ce qu&rsquo;il nomme le \u00ab&nbsp;plan de consistance&nbsp;\u00bb &#8211; est une teckn\u00e8se, \u00e0 savoir qu\u2019elle passe obligatoirement par&nbsp;<strong><em>ce plan sur lequel l\u2019art se constitue afin de pouvoir consister<\/em><\/strong>. La technique, qui regroupe les moyens issus de l\u2019immanence, de l\u2019existence, est donc constitutive de la forme de vie no\u00e9tique. Et c\u2019est cette technicit\u00e9, nous dit le philosophe, qui permet la mobilit\u00e9 de l\u2019\u00e2me no\u00e9tique.&nbsp;Sachant par ailleurs que les pratiques de l\u2019otium se construisent sur le terrain de&nbsp;<em>l\u2019\u00e9conomie de l\u2019attention<\/em>, principe requis au sein du domaine des formes artistiques et qui est&nbsp;<em>la condition sine qua non<\/em>&nbsp;pour que nous puissions \u00e9ventuellement \u00ab&nbsp;con-sentir&nbsp;\u00bb, le philosophe nous rappelle \u00e9galement que&nbsp;<em>le sentir no\u00e9tique<\/em>&nbsp;\u2013 qu\u2019il distingue de la sensation \u2013 est d\u2019embl\u00e9e li\u00e9 \u00e0 la \u00ab&nbsp;teckn\u00e8&nbsp;\u00bb, \u00e0 l\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;ars&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Cette incontournable technicit\u00e9 des objets no\u00e9tiques, qui renvoie les pratiques sur le versant le plus prosa\u00efque de la production, est ins\u00e9parable de la part sublimatoire que sont cens\u00e9es produire les \u0153uvres. L&rsquo;attention se porte sur les objets produits en tant qu&rsquo;ils sont mat\u00e9riellement \u00e9labor\u00e9s. Et c&rsquo;est bien s\u00fbr aujourd&rsquo;hui devenu une habitude pour nous, l&rsquo;exp\u00e9rience de l&rsquo;exposition actualisant \u00e0 chaque fois cette probl\u00e9matique des objets artistiques en tant qu&rsquo;ils sont les porteurs d&rsquo;une mat\u00e9riologie \u00e0 vis\u00e9e sublimatoire. Et c&rsquo;est par l&rsquo;insertion de l&rsquo;objet artistique au sein d&rsquo;un espace o\u00f9 celui-ci s&rsquo;expose \u2013 la position de la forme artistique comme point remarquable qui s\u2019ajoute au monde \u2013 que notre attention d&rsquo;\u00e2mes no\u00e9tiques que nous sommes est sollicit\u00e9e.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Toujours selon le philosophe, la technique qui caract\u00e9rise les objets artistiques permet l\u2019ext\u00e9riorisation de la m\u00e9moire et sa mobilit\u00e9. La technique, en tant qu&rsquo;elle est \u00ab&nbsp;hypomnematum&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir outil d\u2019ext\u00e9riorisation de la m\u00e9moire et donc du temps qui passe, transmet \u00e0<em>&nbsp;l\u2019\u00e2me no\u00e9tique que nous sommes, \u00e0 travers ces objets, une m\u00e9moire qu\u2019elle n\u2019a pas v\u00e9cue<\/em>. Et cette constitution m\u00e9morielle des objets au sein de l\u2019otium permet de poser qu\u2019en acte, ce que nous pouvons esp\u00e9rer rencontrer dans cette attention particuli\u00e8re aux objets artistiques, ce sont&nbsp;<strong><em>des morceaux de m\u00e9moire d\u2019un acte sensible no\u00e9tique<\/em><\/strong><em>.<\/em>&nbsp;Les objets d\u2019art \u2013 lorsqu\u2019ils r\u00e9ussissent \u00e0 ouvrir et donc \u00e0 \u0153uvrer \u2013 donnent \u00e0 sentir ce que l\u2019\u00e2me no\u00e9tique a senti&nbsp;:&nbsp;<em>ils l\u2019expriment<\/em>. Et cette expression passe par une ext\u00e9riorisation et donc une technicisation du sensible. C\u2019est ici tout l\u2019enjeu de&nbsp;<em>la vie no\u00e9tique comme vie technique<\/em>.&nbsp;<a href=\"#_ftn14\" id=\"_ftnref14\">[14]<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Cette opposition parcourt l\u2019histoire de la philosophie (de Platon \u00e0 Derrida, etc.) et engage le statut de l\u2019\u00e9criture \u2013 dont le num\u00e9rique est le dernier stade. Contrairement \u00e0 Platon, nous&nbsp;<em>distinguons<\/em>, mais nous n\u2019<em>opposons&nbsp;<\/em>pas ces deux m\u00e9moires. Il n\u2019y a&nbsp;<em>pas d\u2019anamn\u00e8se sans hypomn\u00e8se<\/em>, la condition de toute m\u00e9moire vive (<em>anamn\u00e8se<\/em>) est qu\u2019elle puisse se projeter hors d\u2019elle-m\u00eame (dans des&nbsp;<em>hypomn\u00e9mata<\/em>) pour d\u00e9passer sa finitude, se nourrir et se transmettre.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019enregistrement seul est une m\u00e9moire morte,&nbsp;et la rem\u00e9moration, requise par la lecture par exemple, est typiquement une activit\u00e9 qui ne peut \u00eatre enti\u00e8rement d\u00e9l\u00e9gu\u00e9e et agenc\u00e9e sous une forme technique. A l\u2019heure o\u00f9 la m\u00e9moire (proth\u00e9tis\u00e9e) est d\u00e9finitivement en train de changer de support et de milieu,&nbsp;<em>Ars Industrialis<\/em>&nbsp;r\u00e9fl\u00e9chit aux conditions politiques, \u00e9conomiques et technologiques d\u2019une&nbsp; r\u00e9articulation de ces deux faces de la m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>O\u00f9 se loge la m\u00e9moire&nbsp;?&nbsp;<\/em>Tout l\u2019enjeu est de comprendre que l\u2019on ne peut plus r\u00e9pondre&nbsp;\u00ab&nbsp;dans la t\u00eate&nbsp;\u00bb, et d\u2019en tirer les cons\u00e9quences philosophiques, \u00e9conomiques et politiques. \u00c0 la fin du XVI<sup>e<\/sup>&nbsp;si\u00e8cle, dans son&nbsp;<em>Iconologia<\/em>, consacr\u00e9e aux images des&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;choses qui sont en l\u2019homme m\u00eame et ins\u00e9parables d\u2019avec lui&nbsp;<\/em>\u00ab&nbsp;, Cesare Ripa donne \u00e0&nbsp;<em>M\u00e9moire<\/em>&nbsp;un double visage, avec une plume en la main droite et un livre en la gauche. Ainsi, la m\u00e9moire (individuelle et sociale) n\u2019est pas seulement dans les cerveaux mais&nbsp;<em>entre<\/em>&nbsp;eux, dans les artefacts. La m\u00e9moire n\u2019est pas interne&nbsp;: elle est essentiellement un processus d\u2019ext\u00e9riorisation. Ma m\u00e9moire n\u2019est pas&nbsp;<em>ma<\/em>&nbsp;m\u00e9moire. Comme l\u2019\u00e9crivait Paul Valery&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Les pens\u00e9es que l\u2019on garde pour&nbsp;<\/em>soi<em>, se perdent&nbsp;; l\u2019oubli fait voir que&nbsp;<\/em>soi<em>, que&nbsp;<\/em>moi<em>, ce n\u2019est personne<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp;;&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;L\u2019homme est animal enferm\u00e9 \u2013 \u00e0 l\u2019ext\u00e9rieur de sa cage. Il s\u2019agite&nbsp;<\/em>hors de soi&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>La m\u00e9moire, \u00ab&nbsp;ce pouvoir des choses absentes&nbsp;\u00bb, aussi bien que \u00ab&nbsp;l\u2019avenir du pass\u00e9&nbsp;\u00bb, enferme l\u2019homme au dehors \u2013 dans ses&nbsp;<em>hypomnemata.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, cette technicit\u00e9 du sensible, nous rappelle le philosophe \u2013 et parce qu\u2019elle se localise sur le plan de l\u2019existence \u2013 est une <em>proth\u00e9ticit\u00e9<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire qu\u2019elle se produit sur la marque d\u2019une facticit\u00e9, et donc d\u2019un d\u00e9faut, rejoignant par l\u00e0 les propos du philosophe Gilbert Simondon qui affirmait que&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;c\u2019est la technicit\u00e9 de l\u2019\u0153uvre qui emp\u00eache la r\u00e9alit\u00e9 esth\u00e9tique d\u2019\u00eatre confondue avec la fonction de totalit\u00e9 universelle. [\u2026] <\/em><strong><em>L\u2019\u0153uvre reste artificielle et localis\u00e9e, produite \u00e0 un certain moment<\/em><\/strong>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Voici donc toute la dialectique dynamique de l\u2019objet d\u2019art, en tant qu\u2019il est \u00e0 la fois technique et no\u00e9tique, mat\u00e9riel et spirituel. L\u2019objet esth\u00e9tique et la pratique qui le produit appellent un certain geste humain, et contiennent, pour satisfaire ce geste et lui correspondre, un \u00e9l\u00e9ment de r\u00e9alit\u00e9 qui est le support du geste, auquel ce geste s\u2019applique et en lequel il s\u2019accomplit.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Etant donn\u00e9 que l\u2019otium et le negotium ont en commun la production d\u2019objets et la technicit\u00e9 li\u00e9e \u00e0 cette derni\u00e8re, il est l\u00e9gitime de poser que les objets de l\u2019otium dont font partie les objets d\u2019art sont li\u00e9s, bien qu\u2019orient\u00e9s par une finalit\u00e9 sublimatoire, \u00e0 la technique et \u00e0 la question de la production.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, selon Pierre Francastel, si&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;toute activit\u00e9 mat\u00e9rielle ou intellectuelle aboutit toujours \u00e0 produire des objets autour desquels se nouent des syst\u00e8mes de relations entre les hommes, il ne s\u2019agit pas de consid\u00e9rer la totalit\u00e9 des objets circulant dans une soci\u00e9t\u00e9 comme indiff\u00e9renci\u00e9s.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-pIwmr3\"><\/div>\n\n\n\n<p><strong>Analytique et technique<\/strong><strong><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Posons devant une assembl\u00e9e g\u00e9n\u00e9rale la question suivante :&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce qu\u2019un artiste ?&nbsp;\u00bb<\/em> Nous pourrons alors constater que personne n&rsquo;est en accord sur une possible d\u00e9finition exhaustive. Car si le menuisier implique la menuiserie, il est plus compliqu\u00e9 de comprendre ce qu\u2019implique \u00ab&nbsp;l\u2019artiste&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir ce que c\u2019est que \u00ab&nbsp;faire l\u2019artiste&nbsp;\u00bb \u2013 plut\u00f4t d\u2019ailleurs \u00ab&nbsp;qu\u2019\u00eatre artiste&nbsp;\u00bb \u2013 et ce jusqu\u2019\u00e0 la r\u00e9cente d\u00e9claration d\u2019un directeur d\u2019une \u00e9cole d\u2019art qui affirmait que les \u00e9tudiants ICI \u2013 \u00e0 savoir au sein de l\u2019\u00e9cole \u2013 n\u2019apprenaient pas un m\u00e9tier.<\/p>\n\n\n\n<p>Nos \u00e9tag\u00e8res sont remplies d\u2019ouvrages plus ou moins pertinents sur ce que&nbsp;<em>peut<\/em>&nbsp;l\u2019art ou, dans le pire des cas, ce que&nbsp;<em>doit<\/em>&nbsp;l\u2019art : projections id\u00e9ologiques \u00e0 facettes multiples. Comment alors s\u2019y retrouver&nbsp;? Car dans ces questions de d\u00e9finition pr\u00e9alable, il est bien \u00e9vident que la figure g\u00e9n\u00e9raliste de l\u2019artiste pose quelques probl\u00e8mes aujourd\u2019hui pour entreprendre des discussions sur la valeur \u00e9conomique de la pratique, la question&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;qu\u2019est-ce qu\u2019un artiste&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp;ne suffisant pas \u00e0 \u00e9tablir une base solide pour op\u00e9rer un transfert correct de l\u2019activit\u00e9 sur le plan de l\u2019\u00e9conomie mon\u00e9taire. Nous avons vu que l\u2019art implique des techniques qui lui sont propres en vue de ce ce que nous pourrions nommer&nbsp;<strong><em>l\u2019agencement de syst\u00e8mes de pens\u00e9e plastique<\/em><\/strong>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Nous savons que les formes produites en art sont l\u2019objet d\u2019analyses, \u00e0 la fois critiques et historiques. Et si l\u2019on sait qu\u2019analyser, c\u2019est d\u00e9composer l\u2019objet de cette analyse pour comprendre comment celui-ci est construit, on peut affirmer que cette analyse cherche \u00e0 savoir comment celui-ci&nbsp;<em>fonctionne<\/em>, et ce quelle que soit l\u2019\u00e9chelle envisag\u00e9e (\u0153uvre singuli\u00e8re ou civilisationnelle). Et malgr\u00e9 l\u2019\u00e9tranget\u00e9 de cette hypoth\u00e8se du&nbsp;<em>fonctionnement<\/em>&nbsp;des objets no\u00e9tiques, c\u2019est bien parce que les objets artistiques sont des objets de raison que nous pouvons l\u00e9gitimer cette approche, et ceci malgr\u00e9 leur appartenance au domaine du sensible o\u00f9 notre rapport \u00e0 leur \u00e9gard est de l\u2019ordre de la sublimation. Nous pouvons affirmer que, de par sa sp\u00e9cificit\u00e9, l\u2019objet d\u2019art \u2013 l\u2019objet de l\u2019art \u2013 a une fonction no\u00e9tique. Et cette possibilit\u00e9 que l\u2019art puisse avoir une fonction permet de refermer la b\u00e9ance ouverte par l\u2019id\u00e9e que les formes artistiques sont hors logique \u2013 ou a-logique \u2013 et qu\u2019elles deviennent ces transferts de sublimation \u00ab&nbsp;par magie&nbsp;\u00bb, sans qu\u2019aucune raison ne puisse \u00e9tayer ce sentiment.<\/p>\n\n\n\n<p>Dans le domaine des biens utilitaires \u2013 et donc de la raison d\u2019usage \u2013 on souhaite que les objets puissent fonctionner : un moteur, une machine \u00e0 laver, un v\u00e9hicule doivent \u00eatre en parfait \u00e9tat de fonctionnement. Mais que vient faire cette notion appartenant \u00e0 la raison d\u2019usage au sein du domaine de l\u2019art ? On peine \u00e0 comprendre qu\u2019un objet dit d\u2019art puisse, quant \u00e0 lui, fonctionner.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, si l\u2019on parle bien d\u2019analytique de l\u2019art, c\u2019est que celle-ci s\u2019appuie en grande partie sur un r\u00e9seau d\u2019\u00e9l\u00e9ments qui permettent de d\u00e9passer le simple jugement spontan\u00e9. Les champs sp\u00e9cifiques de production comme la peinture, la sculpture, ou tout autre forme ins\u00e9r\u00e9e dans le domaine de la repr\u00e9sentation, produisent ce que nous pouvons appeler des \u00ab&nbsp;faits artistiques&nbsp;\u00bb qui regroupent \u00e0 la fois des donn\u00e9es techniques et des donn\u00e9es esth\u00e9tiques qui sont analys\u00e9es en fonction de cet horizon qui est, pour l\u2019objet concern\u00e9, la possibilit\u00e9 d\u2019\u0153uvrer. En effet, une forme d\u2019un tel type, lorsqu\u2019elle appara\u00eet devant nos yeux, est un \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8ne visuel&nbsp;\u00bb dont les caract\u00e9ristiques sociales de base sont d\u00e9j\u00e0 orient\u00e9es : objet d\u2019attention, il s\u2019expose dans le cadre d\u2019institutions et esp\u00e8re devenir un \u00ab&nbsp;objet de sublimation&nbsp;\u00bb, \u00e0 savoir une \u0153uvre. Or, si l\u2019on n\u2019est jamais s\u00fbr \u00e0 l\u2019avance qu\u2019une ouverture aura lieu, la chose commune \u00e0 tous ces objets est bien le fait qu\u2019ils sont constitu\u00e9s raisonnablement. Car si une analytique de l\u2019art est possible, c\u2019est d\u2019abord parce qu\u2019il existe des rapports \u00ab&nbsp;techniques&nbsp;\u00bb au sein du domaine du sensible. Pas d\u2019art sans technique. Et il serait difficile de l\u2019envisager autrement. Le faire reviendrait \u00e0 poser la paradoxale situation d\u2019un domaine d\u2019activit\u00e9 sans activit\u00e9, et donc sans \u00ab&nbsp;action&nbsp;\u00bb qui produirait les formes. Ce paradoxe s\u2019annulerait alors aussit\u00f4t pour laisser la place \u00e0 un \u00e9ther esth\u00e9tique sans mati\u00e8re qui, de fait, supprimerait l\u2019art en tant qu\u2019ars, \u00e0 savoir en tant qu\u2019objet technique. Si la part constructive \u2013 et donc technique \u2013 de ces objets dits d\u2019art venait \u00e0 dispara\u00eetre, l\u2019art, en tant que domaine de production d\u2019objets en rapport avec le partage du sensible, n\u2019aurait plus lieu d\u2019exister. Il n\u2019y aurait plus de distanciation et donc de re-pr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourtant, m\u00eame si notre rapport le plus commun aux objets dits artistiques rejoint la plupart du temps cette id\u00e9e d\u2019une esth\u00e9tique sans analytique \u2013 ce qu\u2019Emmanuel Kant appelait \u00ab&nbsp;le jugement esth\u00e9tique des sens&nbsp;\u00bb comme jugement imm\u00e9diat et sans m\u00e9diation et ce que Simondon semble appeler \u00ab&nbsp;le jugement esth\u00e9tique spontan\u00e9&nbsp;\u00bb, il faut reconna\u00eetre que c\u2019est par l\u2019interm\u00e9diaire d\u2019une \u00ab&nbsp;institution&nbsp;\u00bb artistique \u2013 l\u2019\u00e9laboration d\u2019un domaine d\u2019activit\u00e9 dont le d\u00e9veloppement est en lien avec la production d\u2019objets sp\u00e9cifiques d\u2019attention \u2013 que nous construisons&nbsp;<em>un mode de pens\u00e9e esth\u00e9tique<\/em>. Instituer et instaurer ce mode de fonctionnement, c\u2019est se mettre \u00e0 analyser et \u00e0 penser la sensation. C\u2019est ce \u00e0 quoi travaillent les pratiques artistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019activit\u00e9 artistique consiste en une production imageante d\u2019objets dont l\u2019existence est li\u00e9e \u00e0 la \u00ab&nbsp;confrontation&nbsp;\u00bb entre le domaine de la technique et le domaine du sensible. Cette logique productive s\u2019agence et s\u2019organise \u00e0 partir d\u2019une raison que l\u2019on peut nommer \u00ab&nbsp;artistique&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Etant donn\u00e9 qu\u2019il y a des artefacts esth\u00e9tiques &#8211; objets d&rsquo;art , pour r\u00e9sumer &#8211; et non pas seulement de l\u2019esth\u00e9tique, nous sommes bien oblig\u00e9s, par l\u2019interm\u00e9diaire du concept m\u00eame d\u2019artefact, de poser ces m\u00eames objets artistiques comme productions techniques, ce qui permet de dire qu\u2019il faut, m\u00eame s\u2019il n\u2019existe de syst\u00e8me l\u00e9gitime de production repr\u00e9sentatif que dans le temps, que, pour que ce syst\u00e8me productif puisse devenir <strong>l\u00e9gitime<\/strong>, celui-ci soit reconnu comme pouvant fonctionner et donc \u0153uvrer. Car poser que ce syst\u00e8me de production repr\u00e9sentatif puisse fonctionner revient \u00e0 supposer implicitement que ce dernier puisse ouvrir et donc \u0153uvrer. Contrairement \u00e0 ce qui se dit commun\u00e9ment, aucun objet ne peut, me semble-t-il, pr\u00e9tendre ETRE une&nbsp;<em>\u0153uvre<\/em>&nbsp;a priori s\u2019il n\u2019a pas \u00e9t\u00e9 confront\u00e9 aux regards du public et \u00e0 son jugement. Il n\u2019y a aucune \u00ab&nbsp;\u0153uvre&nbsp;\u00bb en soi au sortir de l\u2019atelier mais simplement&nbsp;<em>des objets \u00e0 pr\u00e9tention no\u00e9tique<\/em>. Le reste est une question de confrontation et de frottements de regards, parfois &#8211; voire souvent &#8211; complexe entre les objets expos\u00e9s et les \u00ab regardeurs&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si ce que nous appelons la sublimation \u2013 \u00e9tat permettant d\u2019affirmer que tel objet artistique \u0153uvre \u2013 est une donn\u00e9e constante de l\u2019art, il est \u00e9vident que l\u2019instabilit\u00e9 m\u00eame de la technique permet le d\u00e9placement de ladite sublimation vers d\u2019autres objets et d\u2019autres mani\u00e8res de repr\u00e9senter. Un objet de repr\u00e9sentation r\u00e9alis\u00e9 techniquement ne peut consister comme \u0153uvre que parce qu\u2019il permet \u00e0 certains groupes d\u2019individus, ou \u00e0 certaines civilisations de produire de la sublimation. Mais ce sont les donn\u00e9es techniques associ\u00e9es aux changements sociaux et culturels qui produisent les changements paradigmatiques au sein de la repr\u00e9sentation.<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y a de ce fait aucun crit\u00e8re objectif qui permettrait de d\u00e9finir en propre le fonctionnement d\u2019une forme artistique. Mais introduire cette question du fonctionnement d\u2019une forme artistique permet de poser la question du \u00ab&nbsp;comment&nbsp;\u00bb, renvoyant \u00e0 l\u2019articulation de tous les \u00e9l\u00e9ments qui constituent l\u2019objet consid\u00e9r\u00e9 et par l\u00e0 d\u2019affirmer que nous sommes face \u00e0&nbsp;<em>un morceau de m\u00e9moire d\u2019un acte sensible no\u00e9tique.<\/em>&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Les artistes ne jouent pas dans une soci\u00e9t\u00e9 un r\u00f4le d\u2019isol\u00e9s, ind\u00e9pendamment des techniciens et des penseurs. A la conception d\u2019histoires s\u00e9par\u00e9es des diff\u00e9rentes disciplines et des diff\u00e9rentes activit\u00e9s humaines, il convient de substituer une conception globale des capacit\u00e9s d\u2019expression d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 qui se mod\u00e8le en s\u2019exprimant. L\u2019art n\u2019a pas le caract\u00e8re d\u2019un jeu solitaire et gratuit. [\u2026] Les artistes cr\u00e9ent des objets qui peuvent \u00eatre \u00e9tudi\u00e9s comme repr\u00e9sentatifs de sensations et d\u2019actions qui ne sont pas n\u00e9cessairement contradictoires avec les impressions et les structures qui permettent \u00e0 d\u2019autres cat\u00e9gories d\u2019individus de s\u2019exprimer et de cr\u00e9er aussi des objets de civilisation&nbsp;\u00bb. Ce sont donc les capacit\u00e9s d\u2019expression d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e qui sont en jeu dans l\u2019analyse sociologique. On peut donc affirmer avec le sociologue que le domaine artistique ressort de cette possibilit\u00e9 de figurer le monde en \u00ab&nbsp;exprimant la sensation&nbsp;\u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en la construisant. Les objets dits d\u2019art doivent donc \u00eatre analys\u00e9s en fonction d\u2019un processus qui engendre, au sein de l\u2019objet m\u00eame, des effets de l\u2019ordre mat\u00e9riel et de l\u2019ordre intellectuel. Nous sommes, face \u00e0 une \u0153uvre, en face d\u2019un <\/em><strong><em>syst\u00e8me de pens\u00e9e plastique<\/em><\/strong><em>&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Pierre Francastel<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019art en tant qu\u2019activit\u00e9 sp\u00e9cifique est toujours technique. Et il y a, toujours selon le sociologue, des m\u00e9canismes dans les diff\u00e9rents syst\u00e8mes figuratifs que l\u2019on peut analyser selon des \u00ab types de solutions \u00bb \u2013 que nous pouvons appeler des formes artistiques. Et l\u2019analyse de la repr\u00e9sentation artistique \u2013 que Pierre Francastel appelle&nbsp;<em>la Figuration<\/em>&nbsp;\u2013 permet le rep\u00e9rage d\u2019\u00e9l\u00e9ments de signification agenc\u00e9s suivant certaines r\u00e8gles :&nbsp;<em>\u00ab Les artistes ne disposent pas simplement des techniques qui leur sont propres, un mat\u00e9riel qu\u2019ils re\u00e7oivent de leur entourage. [\u2026] Ils fixent \u00e9galement en organisant des signes figuratifs (qui font figure de \u2026) de leur exp\u00e9rience, des sch\u00e8mes d\u2019explication tir\u00e9s d\u2019une attention particuli\u00e8re aux sensations \u00bb<\/em>. On rejoint donc ici la question kantienne de l\u2019esth\u00e9tique pure comme moteur \u2013 donc conceptualisation \u2013 d\u2019une construction artistique, \u00e0 savoir la possibilit\u00e9 de figurer le monde en \u00ab exprimant la sensation \u00bb, c\u2019est-\u00e0-dire en la construisant.<\/p>\n\n\n\n<p>Si le terme de \u00ab pens\u00e9e plastique \u00bb implique que les artistes <em>produisent<\/em> et donc <em>construisent<\/em> des images, il faut comprendre ici le terme m\u00eame d\u2019image comme le r\u00e9sultat d\u2019une construction dont le ou les m\u00e9canismes rendent possibles l\u2019int\u00e9gration, dans une forme donn\u00e9e et ex-pos\u00e9e, d\u2019\u00e9l\u00e9ments \u00e0 l\u2019origine \u00e9trangers et appartenant, selon Francastel, \u00e0 des s\u00e9ries distinctes de l\u2019exp\u00e9rience sensorielle. Ceci pose d\u00e9j\u00e0 comme postulat de base que \u00ab tout art est montage \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Le fait de pouvoir analyser les objets artistiques implique de consid\u00e9rer les \u0153uvres \u2013 ou du moins ce que l\u2019on aimerait consid\u00e9rer comme telles \u2013 comme le produit d\u2019une activit\u00e9 probl\u00e9matique dont les possibilit\u00e9s techniques autant que les capacit\u00e9s d\u2019int\u00e9gration des valeurs abstraites varient suivant les milieux consid\u00e9r\u00e9s et l\u2019\u00e9poque, mais qui justifie le nombre incommensurable de lignes \u00e9crites en prose analytique sur le sujet. Et si c\u2019est&nbsp;<strong><em>le travail concr\u00e9tis\u00e9 dans l\u2019objet<\/em><\/strong>&nbsp;qui est analys\u00e9, c\u2019est par la forme \u2013 et donc par l\u2019existence \u2013 que l\u2019on acc\u00e8de d\u2019abord \u00e0 cette probl\u00e9matique qu\u2019est cens\u00e9 soulever l\u2019objet artistique. Il y a donc d\u2019abord une pr\u00e9sentation dans la repr\u00e9sentation, l\u2019objet, avant d\u2019\u00eatre analytique, \u00e9tant d\u2019abord esth\u00e9tique et technique. Je per\u00e7ois une forme d\u2019abord dans ce qu\u2019elle me renvoie d\u2019aesth\u00e9sis par l\u2019interm\u00e9diaire de ses constituants mat\u00e9riels et de leur agencement. Cette premi\u00e8re perception n\u2019est aucunement sup\u00e9rieure \u00e0 la perception analytique des dits objets mais elle est simplement premi\u00e8re \u2013 chronologiquement \u2013 dans l\u2019acte de voir qui est cette appr\u00e9hension multiple d\u2019une forme esth\u00e9tique produite pour la repr\u00e9sentation.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le milieu qui accueille ces objets d\u2019attention que sont les objets artistiques est, parce que d\u00e9di\u00e9, un milieu fixe, ou plut\u00f4t&nbsp;<em>un espace consacr\u00e9<\/em>. En ce lieu, on vous demande de pr\u00eater attention aux objets ex-pos\u00e9s, tout au moins plus qu\u2019\u00e0 l\u2019ordinaire. Il y a donc une attitude requise, attitude socialement stabilis\u00e9e, au sein de ce milieu social qu\u2019est l\u2019espace de la repr\u00e9sentation : les objets de pens\u00e9e figurative sont en repr\u00e9sentation. La perception ici est mobile, cette mobilit\u00e9 \u00e9tant rendue possible par la vari\u00e9t\u00e9 des objets ex-pos\u00e9s. Car venir appr\u00e9hender des formes au sein du domaine de la repr\u00e9sentation \u00e9quivaut \u00e0 venir se confronter \u00e0 des objets qui sont d\u00e9j\u00e0 des objets dynamiques, \u00e0 savoir des agencements de temps diff\u00e9renci\u00e9s ins\u00e9r\u00e9s dans cet espace qu\u2019est la forme esth\u00e9tique \u2013 en somme de la m\u00e9moire collective individu\u00e9e et mat\u00e9rialis\u00e9e par des donn\u00e9es techniques, esth\u00e9tiques, sociologiques, etc.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Le terme de&nbsp;<em>technique<\/em>&nbsp;en art doit renvoyer \u00e0 cette capacit\u00e9 des objets artistiques \u00e0 produire des effets multiples, qui ne soient pas seulement per\u00e7us par le jugement esth\u00e9tique spontan\u00e9 mais par d\u2019autres jugements convoquant, quant \u00e0 eux, d\u2019autres domaines de l\u2019exp\u00e9rience dont les s\u00e9ries \u00ab&nbsp;technico-techniques&nbsp;\u00bb de constructions et d\u2019agencements mat\u00e9riels font partie. Et c\u2019est bien cette notion d\u2019agencement qui doit nous permettre d\u2019appr\u00e9hender les formes artistiques comme pouvant fonctionner. Nous pouvons faire le constat suivant : en tant que spectateur, il est tout \u00e0 fait possible d\u2019admettre qu\u2019une forme artistique, construite selon une certaine logique puisse fonctionner sans n\u00e9cessairement nous toucher, m\u00eame si cela ne nous apporte que la moiti\u00e9 de la finalit\u00e9 de l\u2019objet concern\u00e9. Selon Kant,&nbsp;<em>\u00ab l\u2019art a toujours l\u2019intention d\u00e9termin\u00e9e de produire quelque chose \u00bb<\/em>, en somme, nous pourrions dire, un effet artistique qui, si l\u2019on suit la logique kantienne, ne puisse \u00eatre compl\u00e8tement asservi au jugement spontan\u00e9, ni compl\u00e8tement d\u00e9termin\u00e9 par un concept. Le fait de comprendre que cet objet soit possiblement une \u0153uvre ne d\u00e9termine absolument pas le fait que nous puissions l\u2019aimer \u2013 l\u2019adorer \u2013 en tant qu\u2019\u0153uvre. Car, puisque dans le libre jeu des facult\u00e9s que convoque un objet artistique, la sensation est \u00e9galement de mise, et que l\u2019art, dans ses effets, ne peut pas \u00eatre rattach\u00e9 exclusivement \u00e0 une id\u00e9e ou \u00e0 un concept \u2013 ce qui permettrait, si tel \u00e9tait le cas, et ce en opposition au jugement spontan\u00e9, de l\u2019expliquer suivant les r\u00e8gles d\u2019un jugement d\u00e9terminant \u2013 il est \u00e9vident qu\u2019il faut&nbsp;<em>convaincre<\/em>&nbsp;autrui du bien-fond\u00e9 de son jugement quant \u00e0 la possible qualification \u00e0 tendance universelle de l\u2019objet artistique singulier en tant qu\u2019\u0153uvre de l\u2019esprit. Or, on peut convaincre du bien-fond\u00e9 de son jugement sans pour autant rencontrer une approbation d\u2019adoration vis-\u00e0-vis de la forme artistique d\u00e9fendue. Nous pouvons donc dire que malgr\u00e9 la conception kantienne du jugement r\u00e9fl\u00e9chissant sans concept, il existe une raison \u00ab&nbsp;artistique&nbsp;\u00bb, rattach\u00e9e au concept d\u2019art et qui, par son actualisation multiple, produit de facto le paradoxe \u00e9nonc\u00e9 par Kant qui est que nul ne peut pr\u00e9juger de ce que sera a priori une \u0153uvre de l\u2019esprit et qui nous permet de rajouter que nul ne pourra pr\u00e9juger si une forme donn\u00e9e dans la repr\u00e9sentation pourra \u00eatre consid\u00e9r\u00e9e comme \u0153uvre.&nbsp;Mais ne pas pouvoir pr\u00e9juger ne signifie pas, qu\u2019une fois l\u2019objet soumis au regard public, qu\u2019une \u00ab&nbsp;critique raisonnable&nbsp;\u00bb ne puisse pas \u00eatre envisag\u00e9e \u00e0 l\u2019encontre des objets artistiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Selon Gilbert Simondon, la fonction esth\u00e9tique est une magie \u00e0 rebours, une magie en sens inverse : alors que la magie initiale, primitive, est ce par quoi l\u2019univers se r\u00e9ticule en points singuliers et en moments singuliers, l\u2019art est ce par quoi, \u00e0 partir de la science, de la morale, de la mystique, du rituel, surgit une nouvelle r\u00e9ticulation. Les savoirs sociaux d\u00e9velopp\u00e9s et institu\u00e9s d\u2019une soci\u00e9t\u00e9 donn\u00e9e se retrouvent donc ici manipul\u00e9s, utilis\u00e9s, symboliquement et mat\u00e9riellement, afin de produire, au sein de ces&nbsp;<em>pratiques sociales en actes propres<\/em>&nbsp;que sont les pratiques artistiques, des formes \u00ab&nbsp;critiques&nbsp;\u00bb, ouvrant sur les savoirs sociaux eux-m\u00eames incorpor\u00e9s dans ces pratiques. Car il ne faut pas oublier que le mode de pens\u00e9e esth\u00e9tique n\u2019est pas autonome, \u00e9tant lui-m\u00eame inscrit au sein des pratiques sociales institu\u00e9es, \u00e0 l\u2019instar de la sociologie qui ne doit pas oublier que le sociologue \u2013 sorte d\u2019analyste social \u2013 est lui-m\u00eame un acteur de la soci\u00e9t\u00e9 qu\u2019il analyse. Celui qui produit en sa qualit\u00e9 d\u2019artiste \u2013 peintre, sculpteur, etc. \u2013 ne le fait qu\u2019\u00e0 partir d\u2019un contexte fait de formes mat\u00e9rielles et symboliques. C\u2019est pour cette raison que l\u2019autonomie pleine et enti\u00e8re de l\u2019esth\u00e9tique est une impossibilit\u00e9 dans les termes. Chaque activit\u00e9 se d\u00e9veloppe selon un r\u00e9seau de&nbsp;<em>mani\u00e8res de faire<\/em>, c\u2019est-\u00e0-dire selon <strong>une trame plus ou moins complexe d\u2019actes techniques qui lui permettent d\u2019exister.<\/strong> Ceci pose que le d\u00e9veloppement d\u2019une activit\u00e9 ne se fait pas sans certains savoirs, correspondant \u00e0 la mise en place de moyens aussi bien mat\u00e9riels qu\u2019intellectuels. Car si Pierre Francastel pouvait \u00e9crire dans ses&nbsp;<em>Etudes de sociologie de l\u2019art<\/em>&nbsp;qu\u2019il faut absolument pouvoir distinguer le syst\u00e8me de pens\u00e9e plastique d\u2019une \u00e9poque d\u2019avec les autres syst\u00e8mes de pens\u00e9e (par exemple math\u00e9matique ou tout simplement celui des objets techniques tel que l\u2019a d\u00e9crit Gilbert Simondon), c\u2019est qu\u2019il y a bien un \u00ab&nbsp;syst\u00e8me actif de d\u00e9veloppement&nbsp;\u00ab&nbsp;appel\u00e9 \u00ab&nbsp;art&nbsp;\u00bb et qu\u2019il ne peut en aucun cas se d\u00e9velopper en tant que tel que dans le pur esprit. Le \u00ab&nbsp;langage figuratif&nbsp;\u00bb, comme le nomme le sociologue, ne peut se passer de technique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et si toute production \u00ab&nbsp;d\u2019objet artistique&nbsp;\u00bb est sous tendue par le principe d\u2019agencement \u2013 le syst\u00e8me de pens\u00e9e plastique de Pierre Francastel comme principe de construction renvoyant \u00e0 la mani\u00e8re dont sont \u00e9labor\u00e9s les objets consid\u00e9r\u00e9s \u2013 le jugement esth\u00e9tique doit \u00eatre permis par l\u2019\u00e9tude des \u00ab&nbsp;\u0153uvres&nbsp;\u00bb plastiques selon une \u00e9valuation de la pertinence et de la qualit\u00e9 de ces m\u00eames liaisons inscrites au sein de l\u2019objet produit par l\u2019artiste. Cette analyse, si elle est effectivement complexe, est somme toute n\u00e9cessaire.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;<em>Nous pourrions penser que le vouloir-montrer est plus actif que le vouloir-forme, car si nous ne sommes pas s\u00fbr de ce que nous voyons artistiquement, nous pouvons d\u00e9j\u00e0 voir ce que l\u2019artiste est parvenu \u00e0 porter jusque-l\u00e0 : la forme d\u2019une volont\u00e9 d\u2019\u00eatre per\u00e7u artistiquement. Il est courant de voir des \u0153uvres ou d\u2019assister \u00e0 des spectacles, et de nous demander ce que nous voyons ; nous cherchons \u00e0 comprendre, \u00e0 interpr\u00e9ter. Pourtant ce que nous voyons est d\u00e9j\u00e0 la r\u00e9alisation formelle de l\u2019acc\u00e8s \u00e0 un espace de visibilit\u00e9 : une forme compr\u00e9hensible. La forme sera toujours au moins celle de l\u2019accord : un droit au visible. Elle peut ne pas avoir connu de mise en \u0153uvre avant<\/em>&nbsp;\u00bb.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Rappelons que dans un mouvement artistique qui se destine \u00e0 faire de l\u2019art (et possiblement \u00e0 exposer), nombre d\u2019intentions apparaissent sans objectif clair de monstration. Cette exp\u00e9rience aura une forme et augura possiblement des formes, qu\u2019il y ait \u0153uvre d\u00e9pendra de param\u00e8tres suppl\u00e9mentaires. Le passage de la forme (comme moment d\u2019\u00e9mergence d\u2019une \u0153uvre \u2013 sans finalisation certaine) \u00e0 l\u2019\u0153uvre est d\u00e9pendant de conditions qui apparaissent pendant la p\u00e9riode de production et ne sont pas du seul ressort des artistes. En m\u00eame temps que des \u00e9carts sont n\u00e9goci\u00e9s vers leur r\u00e9solution, par exemple celui entre l\u2019invitation et l\u2019exposition (ou entre le lieu de production, celui de r\u00e9alisation et celui de monstration), les formes prises par l\u2019exp\u00e9rience des conditions de production deviennent possiblement des \u0153uvres. Si une \u0153uvre prend la forme et a la forme du parcours qui lui permet le passage entre \u00e9mergence (peu perceptible) et perception, il s\u2019agira dans la recherche d\u2019observer de quelles mani\u00e8res cet \u00e9change peut avoir lieu : les formes de cet \u00e9change lui-m\u00eame<\/em>&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Et le fait que l&rsquo;esth\u00e9tique \u2013 aesth\u00e9sis, sensibilit\u00e9 \u2013 entre dans un syst\u00e8me de construction implique que voir est une action. Pierre Francastel pose la question de savoir comment s\u2019organise ce qu\u2019il appelle \u00e0 juste titre une pens\u00e9e plastique. Or, s\u2019il y a bien \u00ab&nbsp;pens\u00e9e plastique&nbsp;\u00bb, c\u2019est qu\u2019il existe \u2013 certes sous une forme qui n\u2019est pas celle de la raison d\u2019usage \u2013 une raison qui oriente la production des dits objets artistiques en les \u00e9laborant. Le sociologue et historien nous invite \u00e0 penser les objets d\u2019art en terme&nbsp;<em>d\u2019images plastiques<\/em>&nbsp;faites d&rsquo;\u00e9l\u00e9ments d\u2019origines diff\u00e9rentes ne poss\u00e9dant pas le m\u00eame caract\u00e8re de r\u00e9alit\u00e9. On peut m\u00eame dire qu\u2019aujourd\u2019hui, elles le font sous de diff\u00e9rentes mani\u00e8res, impliquant diff\u00e9rents r\u00e9gimes d\u2019images \u2013 sculptures, installations, images peintes, images num\u00e9riques, d\u2019archives, etc. parfois tout cela \u00e0 la fois \u2013 combinant parfois de mani\u00e8re complexe des valeurs temporelles et spatiales, en int\u00e9grant des \u00e9l\u00e9ments fix\u00e9s par les exp\u00e9riences individuelles et collectives. Francastel insiste sur le fait que toute activit\u00e9 artistique \u2013 et donc toute activit\u00e9 repr\u00e9sentative \u2013 poss\u00e8de un caract\u00e8re dialectique, \u00e0 savoir que les \u00ab&nbsp;concepts&nbsp;\u00bb (auquel je pr\u00e9f\u00e8re le terme \u00ab&nbsp;d\u2019id\u00e9es&nbsp;\u00bb) renvoient \u00e0 l\u2019expression et l\u2019expression aux \u00ab&nbsp;concepts&nbsp;\u00bb. Chaque \u0153uvre serait donc un agencement de signes dialectiquement situ\u00e9s entre le r\u00e9el, le per\u00e7u et l\u2019imaginaire, ce qui permet de dire qu\u2019il y a, au sein de cette activit\u00e9 de production d\u2019objets plastiques, une circulation de savoir et de connaissance ouvrant sur une possible \u00ab&nbsp;cum-pr\u00e9hension&nbsp;\u00bb de l\u2019objet artistique qui nous fait face. Et c\u2019est bien cette production, en tant que nous avons vu qu\u2019elle agence des \u00e9l\u00e9ments selon une certaine raison esth\u00e9tique, que nous pouvons qualifier de&nbsp;<em><strong>travail du sensible<\/strong><\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Et si tout cela fonctionne, alors ouverture il y a, et l\u2019objet face \u00e0 nous peut \u0153uvrer.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ce qu\u2019est&nbsp;<\/em><strong><em>le moteur m\u00eame de l\u2019abstraction repr\u00e9sentative<\/em><\/strong><em>, c\u2019est le glissement du domaine de la sensation dans la sph\u00e8re de l\u2019\u00e9motion. Ce passage de la sensation n\u00e9cessairement close \u00e0 l\u2019\u00e9motion qui d\u00e9chire est sans doute le point d\u00e9cisif pour une compr\u00e9hension de ce qui est en question dans l\u2019art moderne&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;C\u2019est donc un processus de d\u00e9cantation ou de purification de l\u2019affect auquel nous assistons : car l\u2019\u00e9motion est essentiellement vide, pure d\u00e9charge spirituelle, sans contenu psychique autre que la motion elle-m\u00eame, le saisissement, l\u2019\u00e9treinte, le vertige, ce qui brutalement et sans raison poind. [\u2026] L\u2019\u00e9motion est un simple coup, une simple pouss\u00e9e, qui pr\u00e9cipite le sujet au bord de la faille narcissique, \u00e0 l\u2019instant o\u00f9 se pr\u00e9sente \u00e0 lui l\u2019image impossible, o\u00f9 soudain fait image l\u2019impossibilit\u00e9 \u00e0 jamais d\u2019\u00eatre une image, autrement dit l\u2019inad\u00e9quation de toute image, et l\u2019horreur de cette inad\u00e9quation. L\u2019\u00e9motion a lieu dans l\u2019image coup\u00e9e de son affect, de l\u2019affect qui lui serait d\u00fb, dans l\u2019image sans qualit\u00e9 parce que sans \u00e9cho subjectif. [\u2026] Rien n\u2019est plus \u00e9tranger \u00e0 l\u2019\u00e9motion que le pathos, lyrique et bavard. [\u2026] L\u2019\u00e9motion nait de l\u2019image silencieuse et qui a perdu les mots, de l\u2019image muette et condamn\u00e9e \u00e0 mimer les mots qui lui manquent&nbsp;\u00bb.<\/em><a href=\"#_ftn15\" id=\"_ftnref15\"><em><strong>[15]<\/strong><\/em><\/a><em><\/em><\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-1k0CRb\"><\/div>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-bOn1v6\"><\/div>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref1\" id=\"_ftn1\"><strong>[1]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Auteur :&nbsp;<em>XIIe si\u00e8cle. Emprunt\u00e9 du latin auctor, proprement \u00ab celui qui accro\u00eet \u00bb, d\u2019o\u00f9 \u00ab cr\u00e9ateur, auteur \u00bb. <\/em><strong><em>Personne qui est la cause premi\u00e8re, qui est \u00e0 l\u2019origine de quelque chose ; initiateur, inventeur. Dieu est l\u2019auteur de l\u2019univers.<\/em><\/strong><em> Tenir Dieu pour l\u2019auteur de toutes choses. Instigateur, responsable d\u2019un acte, d\u2019un \u00e9v\u00e9nement ; personne sans qui cet acte n\u2019aurait pu s\u2019accomplir, cet \u00e9v\u00e9nement n\u2019aurait pu se produire. On recherche activement l\u2019auteur du crime, les auteurs de l\u2019attentat. L\u2019auteur de l\u2019accident avait pris la fuite. Les auteurs de la s\u00e9dition, de la conjuration furent punis. On n\u2019a pu d\u00e9couvrir l\u2019auteur de ce forfait. Quel est l\u2019auteur de cette farce stupide ? L\u2019auteur de ce bienfait tient \u00e0 rester anonyme. Elle fut l\u2019auteur de sa propre ruine<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref2\" id=\"_ftn2\"><strong>[2]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Issu de l&rsquo;inventaire des propositions SODAVI Nouvelle Aquitaine \/ Novembre 2016-Juillet 2017<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref3\" id=\"_ftn3\"><strong>[3]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> <em>\u00ab&nbsp;Que sait\u2013on de l\u2019activit\u00e9 artistique des plasticiens&nbsp;?<\/em>&nbsp;\u00bb&nbsp; Fran\u00e7oise Liot, sociologue, Centre \u00c9mile Durkheim, Universit\u00e9 de Bordeaux<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/sodavi-nouvelleaquitaine.org\/synthese\/#activite-artistique-plasticiens\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">http:\/\/sodavi-nouvelleaquitaine.org\/synthese\/#activite-artistique-plasticiens<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref4\" id=\"_ftn4\"><strong>[4]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Tristan Garcia, <em>\u00ab&nbsp;Pour en finir avec la fin de l\u2019art et avec les \u0153uvres d\u2019art sans fin&nbsp;\u00bb<\/em>, conf\u00e9rence donn\u00e9e le 17 octobre 2009 dans le cadre d\u2019un cycle de conf\u00e9rences \u00e0 l\u2019\u00e9cole normale sup\u00e9rieure de Paris.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref5\" id=\"_ftn5\"><strong>[5]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Fr\u00e9d\u00e9ric Lordon, <em>Ce que la valeur esth\u00e9tique fait \u00e0 la valeur \u00e9conomique \/ <\/em>Conf\u00e9rence \u00ab\u00a0Economie du d\u00e9sir et d\u00e9sirs en \u00e9conomie\u00a0\u00bb, 2009, Th\u00e9\u00e2tre de la Colline,<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref6\" id=\"_ftn6\"><strong>[6]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Nathalie Heinich,&nbsp;<em>L\u2019\u00e9lite artiste. Excellence et singularit\u00e9 en r\u00e9gime d\u00e9mocratique<\/em>. Paris, Gallimard, 2005<\/p>\n\n\n\n<p>B\u00e9atrice Rafoni,&nbsp;<em>\u00ab&nbsp;Nathalie HEINICH, L\u2019\u00e9lite artiste. Excellence et singularit\u00e9 en r\u00e9gime d\u00e9mocratique&nbsp;\u00bb<\/em>.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/questionsdecommunication.revues.org\/3773\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">http:\/\/questionsdecommunication.revues.org\/3773<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref7\" id=\"_ftn7\"><strong>[7]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> SCHAEFFER Jean-Marie, in&nbsp;<em>Artpress<\/em>&nbsp;\u2013 D\u00e9cembre 2022 \u2013 Magazine hors s\u00e9rie \u00ab&nbsp;50 ans&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref8\" id=\"_ftn8\"><strong>[8]<\/strong><\/a><strong>\/ <\/strong><a href=\"https:\/\/archive-magazine.jeudepaume.org\/2011\/08\/shakespeare-to-peer\/index.html\">https:\/\/archive-magazine.jeudepaume.org\/2011\/08\/shakespeare-to-peer\/index.html<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref9\" id=\"_ftn9\"><strong>[9]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Heinich, N. (1991). Peut-on parler de carri\u00e8res d\u2019artistes? Un bref historique des<br>formes de la r\u00e9ussite artistique. Cahiers de recherche sociologique, (16), 43\u201354.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref10\" id=\"_ftn10\"><strong>[10]<\/strong><\/a><strong> \/ <\/strong>Michel Bellefleur,&nbsp;<em>Travail et loisirs&nbsp;: du loisir antique aux loisirs contemporains<\/em>, Philosophiques, vol. 8, n\u00b0 2, 1981, p. 303-341<\/p>\n\n\n\n<p>Georges DUBY,&nbsp;<em>Guerriers et paysans, Premier essor de l\u2019\u00e9conomie europ\u00e9enne \u2013 VII\u00e8me \/ XII\u00e8me si\u00e8cles<\/em>, Premi\u00e8re parution en 1973 Collection&nbsp;TEL (n\u00b0&nbsp;24), Gallimard \u2013&nbsp;<em>Parution : 17-02-1978<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref11\" id=\"_ftn11\"><strong>[11]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> IRI : Institut de Recherche et d\u2019Innovation&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"http:\/\/www.iri.centrepompidou.fr\/\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">http:\/\/www.iri.centrepompidou.fr\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>S\u00e9minaire : \u00ab&nbsp;Les Figures de l\u2019Amateur&nbsp;\u00bb, sous la direction de Jacqueline Lichtenstein \/ Centre George Pompidou- Salle du Coll\u00e8ge \/ Mars 2008&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"https:\/\/www.iri.centrepompidou.fr\/documents\/audio\/seminaires\/FiguresDeLAmateur\/25_03_2008\/Synthese_25-03-08.pdf\">https:\/\/www.iri.centrepompidou.fr\/documents\/audio\/seminaires\/FiguresDeLAmateur\/25_03_2008\/Synthese_25-03-08.pdf<\/a><\/p>\n\n\n\n<p>Fr\u00e9d\u00e9ric POUILLAUDE, Ma\u00eetre de conf\u00e9rences en philosophie de l\u2019art \/ Membre junior de l\u2019Institut Universitaire de France<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref12\" id=\"_ftn12\"><strong>[12]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Ars Industrialis \u2013 sur l\u2019otium et le negotium \/ <a href=\"https:\/\/arsindustrialis.org\">https:\/\/arsindustrialis.org<\/a><\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref13\" id=\"_ftn13\"><strong>[13]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Pierre Francastel \u2013&nbsp;<em>Art et technique aux XIX\u00e8me et XX\u00e8me si\u00e8cles<\/em>&nbsp;; Ed. TEL Gallimard&nbsp;; Premi\u00e8re \u00e9dition 1956<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref14\" id=\"_ftn14\"><strong>[14]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> <em><strong>Anamn\u00e8se<\/strong><\/em>&nbsp;\/ Issu du grec&nbsp;<em>\u00e1na<\/em>&nbsp;(remont\u00e9e) et&nbsp;<em>mn\u00e9m\u00e8<\/em>&nbsp;(souvenir), ce terme signifie r\u00e9miniscence, que l\u2019on traduit aussi par ressouvenir. On distingue deux dimensions dans la m\u00e9moire: l\u2019<em>enregistrement&nbsp;<\/em>que les Grecs appelaient \u00ab&nbsp;<em>mnesis<\/em>&nbsp;\u00bb et les Latins \u00ab&nbsp;<em>memoria<\/em>&nbsp;\u00bb, et la&nbsp;<em>rem\u00e9moration<\/em>&nbsp;que les Grecs appelaient \u00ab&nbsp;<em>anamnesis<\/em>&nbsp;\u00bb et les Latins \u00ab&nbsp;<em>reminiscientia<\/em>&nbsp;\u00bb. Enregistrer ne suffit pas, il faut ensuite faire remonter ou revenir ce qui a \u00e9t\u00e9 enregistr\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Hypomn\u00e8se<\/strong><\/em>&nbsp;\/ Ce terme d\u00e9signe la m\u00e9moire de rappel et toutes les techniques de m\u00e9moire&nbsp;: les aide-m\u00e9moires, exercices et autres \u00ab&nbsp;arts de la m\u00e9moire&nbsp;\u00bb, aussi bien que les enregistrements mat\u00e9riels de toutes sortes qu\u2019on appelle les&nbsp;<em>hypomn\u00e9mata<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><a href=\"#_ftnref15\" id=\"_ftn15\"><strong>[15]<\/strong><\/a><strong> \/<\/strong> Catherine Perret,&nbsp;<em>Les porteurs d\u2019ombre, Mimesis et modernit\u00e9<\/em>, Ed. Belin, 2002<\/p>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-O8oqaX\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-uilgVf guten-icon-box icon-position-undefined\"><a class=\"\" href=\"http:\/\/alexisguenault.com\/?page_id=12944\"><div class=\"guten-icon-box-wrapper hover-from-left\"><div class=\"icon-box icon-box-header\"><div class=\"icon bg-style-color\"><i class=\"fas fa-align-justify icon-style-color\"><\/i><\/div><\/div><div class=\"icon-box icon-box-body\"><h2 class=\"title\"># 1<\/h2><p class=\"icon-box-description\">De la pr\u00e9carit\u00e9 en terre artistique<\/p><\/div><\/div><\/a><\/div>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-1V6LPd\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-PvVWtG guten-icon-box icon-position-undefined\"><a class=\"\" href=\"http:\/\/alexisguenault.com\/?page_id=12959\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\"><div class=\"guten-icon-box-wrapper hover-from-left\"><div class=\"icon-box icon-box-header\"><div class=\"icon bg-style-color\"><i class=\"fas fa-align-justify icon-style-color\"><\/i><\/div><\/div><div class=\"icon-box icon-box-body\"><h2 class=\"title\"># 2<\/h2><p class=\"icon-box-description\">Du travail concret artistique : de quelques \u00e9l\u00e9ments socio-culturels<\/p><\/div><\/div><\/a><\/div>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-spacer guten-lXxatw\"><\/div>\n\n\n\n<div class=\"guten-element guten-o3qm1S guten-icon-box icon-position-undefined\"><div class=\"guten-icon-box-wrapper hover-from-left\"><div class=\"icon-box icon-box-header\"><div class=\"icon bg-style-color\"><i class=\"fas fa-align-justify icon-style-color\"><\/i><\/div><\/div><div class=\"icon-box icon-box-body\"><h2 class=\"title\"># 3<\/h2><p class=\"icon-box-description\">De la valeur artistique<\/p><\/div><\/div><\/div>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>DU TRAVAIL CONCRET ARTISTIQUE : DE QUELQUES ELEMENTS SOCIO-CULTURELS Du cr\u00e9ateur Si l\u2019on peut constater socialement que les conditions actuelles ne conviennent pas \u2013 ou plus \u2013 aux principaux acteurs du syst\u00e8me de production artistique, on constate \u00e9galement que les revendications avanc\u00e9es tentent de trouver \u2013 ceci apr\u00e8s avoir \u00e9tabli un \u00e9tat des lieux \u2013 des solutions pour am\u00e9liorer une situation pour le moins retors sur le plan de la valorisation \u00e9conomique. L&rsquo;hypoth\u00e8se de d\u00e9part est que tout pratiquant d\u2019une quelconque activit\u00e9 de ce r\u00e9gime de production est un artiste exer\u00e7ant un art. Jusque-l\u00e0, tout semble aller de soi !<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"parent":0,"menu_order":0,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","template":"","meta":{"footnotes":""},"class_list":["post-12959","page","type-page","status-publish","hentry"],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/12959","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages"}],"about":[{"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/page"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=12959"}],"version-history":[{"count":7,"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/12959\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":13400,"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/pages\/12959\/revisions\/13400"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/alexisguenault.com\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=12959"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}